Albert Jacquard : Science, Philosophie et Education

Vinche 10 jan, 2008 • Que du bon

Conférence donnée le 9 Janvier 2008 au Collège Las Cazes (Montpellier) dans le cadre d’une journée de réflexion autour de l’enseignement de la science et de la philosophie dans les collèges dits "difficiles". L’enseignement de la science tel qu’il est fait actuellement ne permet pas de réfléchir directement, ni de donner la sensation que pour leurs constructions personnelles les écoliers ont à y gagner. Je poserai deux concepts, qui à mon idée ne sont pas traités de la bonne façon, ce qui nous prive d’une mine d’or pédagogique : celui de la procréation, très courant et qui parle tout de suite, et un autre, un peu plus abstrait, celui d’indécidabilité. La procréation. C’est un thème extraordinaire, dont tout le monde a entendu parler, et dont on sait que ça marche, mais dont la science a été incapable de dire quelque chose d’intelligent jusqu’à il y a environ 150 ans. On n’a dit que des sottises à ce propos. Les philosophes grecs ont proposé que faire un troisième être à partir de deux personnes, l’apparence était celle là, mais que cela ne se passait pas comme cela dans la réalité. L’individu, indivisible par définition, ne pouvait provenir de deux sources ; après réflexion tout le monde s’est mis d’accord sur le fait que c’était l’homme. Selon une image courante, la femme était reléguée au rôle du four, où l’homme était le boulanger, et enfournait sa baguette. On a crû pendant longtemps que les enfants étaient tout faits dans les organes du père, des homoncules, y compris lors de la découverte du microscope par Leeuwenhoek. La mère n’ajoutait alors que de la nourriture lors de la gestation, pour faire grandir cet homme miniature. Cela a eu des conséquences directes et durables sur la société, reléguant encore plus la femme dans la société. Au fond, tout ce que disait la religion jusqu’ici était confirmé par la science. Les Lumières du XVIIe avaient même renoncé à expliquer la procréation et dans l’encyclopédie de Diderot il y est même inscrit « le mystère de la procréation est tel, que la science ne pourra jamais l’expliquer de manière satisfaisante ». Puis, les ovules sont été découverts, et s’en sont suivis des querelles entres partisans ovistes et autres spermatistes.

Le premier à avoir tout compris c’est Gregor Mendel. Ses expériences, dont le génie des résultats n’a pas été exploité de son temps, prouvaient de manière formelle que l’origine des enfants était gouvernée par deux facteurs, un pour chaque parent. D’autre part, si chaque être vivant a deux copies de chaque gène, comment est choisi la copie qui sera transmise ? La réponse est au hasard, et ce dernier prenait véritablement son juste rôle dans le vivant. Le vivant est codé par l’ADN, qui est la seule molécule capable de lutter contre le temps. L’information qu’elle porte est potentiellement immortelle puisqu’elle code pour son propre dédoublement. Si bien, que si je remonte votre généalogie, et la mienne, je retombe sur le même être, capable de dédoubler son matériel génétique. Albert JacquardIl y a environ 900 million d’années, certains organismes ont changé de technique et plutôt que de se diviser, ils se sont mis à deux pour en faire un troisième : le sexe était né. Le plus formidable, c’est que chaque fois que l’on fait cela, on fait un troisième individu complètement nouveau. L’intégralité du patrimoine génétique est recrutée au hasard pour chacun des deux parents pour créer des combinaisons nouvelles. Le simple fait de comprendre la reproduction sexuée qui consiste à faire du neuf à chaque étape, rend tout à fait logique l’évolution. N’y voyez pas une attaque contre Darwin, mais l’idée de l’évolution est une conséquence logique de la compréhension de la reproduction sexuée. « Tel père, tel fils », mais c’est une expression complètement ridicule ! C’est la moitié de tel père qui fait tel fils. Et d’ailleurs les pères donnent aussi des filles. C’est toute une philosophie qui est remise en cause. Il n’y a pas, comme l’avait titré l’éditorialiste du Figaro, à l’époque où je m’étais fait épingler par un groupe d’extrême-droite (le Club de l’Horloge), à savoir reconnaître le diamant de la merde parmi les hommes (pour aller plus loin). Nous sommes tous des réassortiments uniques de gènes. Nous sommes tous uniques, et nous sommes tous égaux. Le grande clé de l’hominisation, a été le langage. Partager l’essentiel de ce que nous avons de plus intimes, nos angoisses et nos expériences, permet de dépasser nos conditions communes génétiques. Il y a Albert Jacquard, il y a toi, mais à deux, nous sommes beaucoup plus, nous sommes des surhommes. Avec cette logique là, on peut remanier tout le concept de l’enseignement. La finalité de l’école, c’est d’enseigner l’art de la rencontre, le reste, c’est au fond anecdotique. Dire à un élève sois premier c’est criminel. Premier ou dernier ça n’a pas de sens. On devrait dire : « Tire le maximum de ce que tu peux de l’école pour construire ton être et ta personnalité, la société s’accommodera plus tard de toutes tes couleurs ». Toutes ces idées folles comme l’eugénisme et le racisme pourraient être balayées si le concept exact de procréation a été compris avec lucidité. Le deuxième thème que je voudrais aborder est celui de l’indécidabilité. Prenons un exemple, tous les nombres pairs jusqu’à 100.000 sont la somme de deux nombres premiers. 100 est la somme de 47 et 53, 10 est celle de 7 et 3, etc. On ne sait pas si c’est vrai tout le temps, mais on est en train de faire mieux : on est en train de démontrer que l’on ne peut pas démontrer que c’est vrai. Les nombres possèdent des propriétés inattendues, comme celles de fournir des énoncés qui leurs sont relatifs et indécidables. Les vrais créateurs sont ceux qui parviennent à créer des êtres capables de vous faires des pieds de nez. Quand j’ai des enfants avec moi je leur dit que si leurs parents ce soir se disputent, de prendre la parole et de leur dire : « Maman ou Papa, il n’est pas nécessaire que l’un d’entre vous ait raison, il se peut que cela soit indécidable ». [..] Le système éducatif favorise la rapidité et c’est une erreur. Bien souvent ceux qui sont rapides pensent avoir compris, sans avoir réellement compris, alors que d’autres d’apparence plus lente, qui se questionnent et témoignent au professeur font non seulement avancer la classe, mais en plus se posent bien souvent les vraies questions ». Un palmarès est nécessairement contraire à la logique. Si l’on fait le palmarès des nations au Jeux Olympiques, on mélange des espèces qui n’ont pas lieu d’être mélangées. Dire de quelqu’un qu’il vaut 2 ou 18, c’est ramener à un seul nombre une réalité multidimensionnelle, et c’est un acte stupide. Les concours mettent souvent en avant les personnes les plus conformistes. La logique est radicalement différente des examens, où l’on ne présente pas les vaincus de la même façon. On ne fait pas des Prix Nobel avec des conformistes, et le danger est encore plus grand quand comme pour les Grandes Ecoles où des gens déjà adultes veulent plaire à des vieux. [...] Cette conséquence se ramène à une société sans palmarès. J’ai plaidé auprès du Président du Comité International Olympique pour qu’il n’y ait plus de podiums : « Comment justifiez vous de faire pleurer le quatrième ? ». Arrêtons de présenter les gagnants comme des gagnants, puisqu’il ne faut pas générer de perdants. Je revendique mon utopisme. Acceptons de décrire un monde qui soit meilleur que le nôtre et vers lequel on puisse se diriger. Plaçons les gens sur un pied d’égalité et distinguons simplement les gens qui courent vite et ne vexons personne. Le but de la science c’est de comprendre, le but de la technique c’est de réaliser. E=MC² c’est de la science, une bombe atomique c’est de la technique. Fallait-il le découvrir ou pas, c’est une autre question, en tout cas, moi je suis fier d’appartenir à une espèce qui a découvert E=MC². La science donne des pouvoirs dont il faut parfois se méfier. Comme vous l’aurez compris, quand je serai Ministre de l’Education Nationale, bien que ce ne soit pas au programme, j’abolirai les notes ; l’important à mes yeux ce n’est pas l’exploit solitaire mais la réussite solidaire. Pour aller plus loin

[wp_youtube]jynrA3HdnDE[/wp_youtube] Pour écouter la douce voix d’Albert Jacquard à propos des origines de l’Univers. Retranscription Vincent Bonhomme, pour Plume!

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Vinche
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8 Réponses »

  1. Quand je lis, “on a cru pendant longtemps que les enfants étaient tout faits dans les organes du père, y compris lors de la découverte du microscope par Leeuvenhoek”, je me dis que même si l’humanité a toujours été injuste avec les femmes, ce n’est pas une raison pour réécrire l’histoire!

    -Leeuwenhoek n’a pas inventé le microscope
    -depuis Aristote, on croyait que l’enfant était le produit des semences mâle et femelles
    -C’est Reinier de Graaf qui a le premier renversé cette conception en prétendant que l’embryon était préformé dans l’oeuf porté par la femme (1672); il fonde ainsi le courant “oviste” auquel a appartenu Malpighi et auquel se conforme l’encyclopédie de Diderot. Tout ça bien avant la véritable observation des ovules.
    -c’est Leeuwenhoek lui-même, disciple de Graaf, qui a formulé l’hypothèse “animalculiste” ou “spermatiste” de la préformation dans les spermatozoïdes (1678), après avoir été le premier à les observer. Cette observation a créé le mouvement animalculiste, elle n’a pas été une occasion d’y mettre un terme.
    -animalculistes et ovistes ont alors coexisté pendant trente ans, jusqu’à la victoire de ces derniers (entre autres pour des raisons morales et religieuses) et le reclassement des spermatozoïdes comme parasites.
    -C’est Van Beneden qui en 1875 démontre que les deux noyaux de l’oeuf proviennent des deux gamètes.

    Tout ça pour souligner que l’animalculisme est devenu un épouvantail facile à brandir, et qu’on ne sert pas une juste cause avec de faux arguments.

  2. Oui mais, à propos du fait que les spermatozoïdes soient des parasites, je me permet de dire que ce n’est pas tout à fait faux!

    Si on regarde d’un point de vue taille, le gamète mâle est (dans l’absolu, il doit bien exister des cas particuliers) plus petit que le gamète femelle. Et question ressources nutritives, il est un peu à l’arrache, et dépendant du gamète femelle (qui lui, s’en fout, peut se la jouer “femme libérée”, et faire de la parthénogenèse)

    En gros, la relation entre les deux est bien trophique, et si ce n’est pas du parasitisme, ça ressemble quand même pas mal à du commensalisme. Au final, ceux qui voient dans les spermatozoïdes des parasites n’ont pas tout à fait tort.

    Moralité : continuons à vérifier cette hypothèse en pratique, oui aux expériences d’inoculation.

  3. retraitéSNCF,internaute débutant et isolé,mais “honnète homme” s’interessant à la culture scientifique,je vous remercie de me faire connaitre des mots n
    ouveaux:relation trophique,commensalisme ,animaculisme…
    Mais qui a “inventé”le microscope?

    Par ailleurs j’ai été stupéfait par la vidéo concernant le réductionnisme,c’est en effet un retour très dangereux au Moyen àge!

  4. Bonjour Hyppolyte, notre premier abonné (sisi !),

    ->L’adjectif trophique dans relation trophique ou chaîne trophique s’utilise pour décrire les relations de prédation entre organisme, en bref : ” qui mange qui ?”. Dans le cas d’une relation trophique, on parlera de la relation d’un prédateur envers sa proie. Dans le cas d’une chaîne trophique, on intègre plus volontiers les différentes espèces (végétales et animales) dans une vision à l’échelle de l’écosystème. Par exemple pour un pré agricole, on pourrait avoir un assemblage végétal (producteurs primaires) fournissant à des herbivores (consommateurs primaires) leur nourriture, qui seront eux mêmes consommés par des carnivores (consommateurs secondaires). Souvent un gros piaf, ou une grosse bestiole à poils (ou l’homme) sont retrouvés en “haut de la chaîne”, on parlera alors de super-prédateurs, qui sont donc au sommet de la chaîne trophique.

    ->On parle de commensalisme quand on a interaction entre deux organismes où l’un deux tire un bénéfice substantiel de l’interaction, sans pour autant que l’autre en soit lésé. Dans la gamme des interactions entres organismes, on distingue également (entres autres) les appellations plus communes de parasitisme (A vit au détriment de B), la symbiose (A et B tirent bénéfice de leur interaction et souvent ils sont “adaptés” l’un à l’autre)..Quand Timothée dit : “Au final, ceux qui voient dans les spermatozoïdes des parasites n’ont pas tout à fait tort”, je suis d’accord avec lui (cf. Plume1 [disponible dans la partie téléchargement] l’article ‘Pourquoi les filles farouches ne courent pas les rues’, que je reposterai aussi un jour, en version améliorée ici même. D’une manière générale, derrière chaque interaction, on distingue artificiellement des relations bénéfiques/désavantageuses pour chacun des deux partenaires. La pensée commune tend plutôt à dire que même si cette catégorisation (dans le sens discrétisation) est utile dans le langage courant, elle est en revanche une mauvaise, ou au moins maladroite interprétation de l’évolution darwinienne. Pour la symbiose, par exemple, et pour reprendre quelqu’un qui écrit des livres là dessus, l’idée est “quand même de faire le maximum de bébés pour chacun des deux partenaires”. autrement dit, chacun des partenaires essaye (disons dans une perspective évolutive, pas dans dans de façon active) de tirer le plus possible la couverture à lui, en d’autres termes à contribution égale dans l’interaction (par exemple de sels minéraux et de flotte, dans le cadre de la symbiose mycorhizienne) de tirer le maximum de son hôte (ici, une plante, et donc des produits de la photosynthèse dont dépend le champignon). La symbiose sera par ailleurs le thème du Plume! n°7 à paraître en Mars 2008.

    -> L’animalculisme désigne un courant de pensée du XVIIe qui proposait que les spermatozoïdes renferment un embryon minuscule et préformé (=homuncule). [Source Wikipedia / Preformation ]. A la lumière de nos connaissances, c’est bien évidemment faux. Notons deux choses. Premièrement, cela ne résout pas le problème de comment se “forme” les organes. En effet, si je suis moi-même porteur de spermatozoïdes comportant les embryons de futurs (et potentiels ;) ) enfants, eux-même devraient être porteur de mes petits-enfants. Pour reprendre quelqu’un que je ne citerai pas, “Autrement dit, j’aurais une dynastie dans les couilles”. Graveleux certes, mais efficace. Deuxièmement, ce courant intervient dans un contexte de découverte et de mise au point du microscope optique. Les convictions personnelles ont probablement permis d’observer des structures et de fabuler sur de nouvelles (donc retentissantes) théories embryologiques.
    Quand à Leeuwonheuk, il n’a effectivement pas inventé le microscope, même s’il semble en être le premier à s’occuper de questions biologiques avec ce nouvel instrument. La date de son invention est incertaine, mais doit se situer fin XVIe, début XVIIe. [Souce du dernier paragraphe : Wikipedia / Microscope optique].

    Quand à la vidéo, je pense que c’est ton clavier qui a fourché (réductionnisme/creationnisme), mais ça me donne l’occasion de caler un bout du sommaire concernant Plume! 6 à paraitre début février. On aura un article de Pierrick Bourrat concernant la distinction, notamment en biologie du réductionnisme/holisme, que nous posterons probabalement ici, histoire de discuter un peu de ce sujet qui excite toujours un peu les gens :). Le réductionnisme, est moins dangereux que le creationnisme. (J’irai même jusqu’à dire que lui, au moins, est parfois fécond).

    En espérant avoir répondu à tes questions,
    V.

  5. Ce n’est pas mon clavier qui a fourché ,mais bien mes circuits neuronaux-synapses,(une enquète est en cours pour trouver les coupables),a priori ils sont embrouillés parce que leur propriétaire les obligent à passer d’un livre à l’autre de plusieurs auteurs ( Staune ,Jacquard ,Reeves,et Thuan),comme “le chaos et l,harmonie),tout est remis en place.
    merci à Vinche pour avoir relevé ce lapsus,ainsi que pour ses excellentes explications méme si je n’ai pas encore tout compris ,je m’y reprendrai en plusieurs fois!

  6. …Trin Xuan Thuan, qui est à lire avec des pincettes grosses comme le poing.
    Le chaos et l’harmonie est comme son nom l’indique, un vaste (et presque) savant mélange de chaos ( belle introduction aux papillons, attracteurs et autre délires mathématiques de Poincarré) et d’harmonie ( point (poing) fâcheux, ou le point sur le “réglage des constantes universelles par un horloger ou autre intelligence supérieure ; ou encore sa vision très personnelle de l’évolution) m’avaient déjà laissé pantois (et énervé).

    Ce ne sont que des souvenirs de l’époque France Loisirs (qui diffuse aussi d’autres livres - un jour nous ferons une liste noire - aux relents d’inspiration supérieure maquillés comme des bagnoles volées de quelques soupçons scientifiques). Cela n’engage que moi, bien entendu.

    A lire avec un sens critique aiguisé donc, à mon humble avis.

    V.

  7. “A lire avec un sens critique aiguisé donc, à mon humble avis”

    Effectivement, mais c’est à mon avis valable pour tout ce qu’on lit (dans une optique de réflexion).

  8. [...] un hippocampe, un poisson clown, ou autres exceptions). D’autant que les dites gamètes sont, comme je le faisais remarquer l’autre jour chez les emplumés, des [...]

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