#5 : Tropiques
Plume •
4 mai, 2008 •
Plume! - le Journal
Perspectives
Nomos contre Logos
Remerciements
Toute l’équipe de Plume fait des bisous à :
Les organisateurs de la Fete de la Science et le CCSTI Languedoc, Claude Combes, Philippe Danton,
Animafac et Aglae et Ahmed, l’asso Contact Mélanie et Julie, Les écologistes de l’Euzière, patty_colmer
pour la photo creative commons.
France Bleu Hérault et Manu, Divergence FM et Seb, Radio Pays d’Herault et Fred et Hélène, Le mouv’ et
Benjamin, Mathieu Thelen.
Le Service d’action culturelle de l’UMII et l’UM II.
Mojito Connection
Quoi de plus sexy qu’un corps bronzé, plantureux et qui vous susurre des mots d’amour dans un français qui ne vient pas de France ? Le métissage a du bon en termes de potentiel reproductif : il associe dans un même individu les qualités de deux lignées génétiques différentes.
Prenez deux variétés de tomates rustiques, les bébés tomates hybrides cumuleront les qualités de leurs deux parents. Prenez un Antonio Banderas et une Björk, le résultat (quoique probablement curieux) devrait cumuler la chaleur latino et la tonicité des chairs islandaises.
De cette association, il naîtra un bel et vigoureux individu (normalement) à la croisée de deux dynasties, suffisamment proches pour copuler, suffisamment distinctes pour que cet assemblage soit synergétique : on appelle cela la vigueur hybride.
De tous temps, les hommes ont recherchés l’exotique, et fuit la proximité généalogique: interdiction formelle de l’inceste, échange de femmes entre tribus (également le moyen, beaucoup plus concret que dans notre société, pour acheter la paix sociale), trophées de guerre de ventres étrangers aux promesses empiriques de beaux bébés.
De plus, la proximité génétique de deux individus qui s’accouplent dévoilera d’autant plus de maladies congénitales, et de rejetons chétifs que nos deux bonhommes sont apparentés. Pour faire des beaux bébés ne couchez pas avec votre famille et si possible prenez les d’une autre tribu. Le F.G.E. (Front des Généticiens Extrémistes) vous conseillerait même de changer de continent (ce qui géographiquement et donc génétiquement parlant serait l’optimum en terme de P.I.B.B. [Potentiel Intrinsèque de Beaux Bébés]).
Un petit accent d’ailleurs est une des signatures de cette différence profitable. Ne vous fiez pas aux apparences, les formes amphoriques n’y sont pour rien. Ce n’est qu’un sombre complot génétique. L’accent émoustille, mais ne vous laissez pas berner par votre cochlée.
Voilà de quoi briller à l’apéro …
Vincent
Les femmes, bavardes ?
Légende urbaine, acquise comme fait scientifique ? Que nenni, aucune étude sérieuse n’avait été faite jusqu’à ce que Matthias Mehl et ses comparses dégainent outre-manche leurs dictaphones.
210 femmes et 186 hommes ont été enregistrés avec toutes les précautions méthodologiques suffisantes pour pouvoir rétorquer, vous les filles : « Non, non, nous ne parlons pas plus que vous, bande de machos ». La gent féminine prononce en moyenne 16215 mots et les garçons 15669 mots par jour. Réponse du mufle en soirée : « tu vois que j’ai raison ».
Deuxième clouage de bec pour la (le) féministe qui sommeille en vous : « la variabilité entre individus ne permet pas de conclure à une différence statistique entre les sexes ».
Autrement dit, c’est la fin du mythe : chez les garçons et chez les filles, on a des langues déliées et des taciturnes, mais en moyenne, les filles ne sont pas plus bavardes.
M. R. Mehl, et al. Are women really more talkative than men ? Science, 317:2007
Vincent
Les Super-Héros de la biodiversité
Hubbell et son rayon neutralisant.
La grande richesse en espèces (biodiversité) que l’on trouve dans certains écosystèmes, en particulier les écosystèmes tropicaux comme les forêts humides ou les récifs coralliens, a toujours à la fois fasciné et intrigué les biologistes.
Pourquoi faudrait-il des dizaines d’espèces d’arbres différentes dans une forêt pour exploiter un nombre de ressources apparemment réduit : en gros la lumière du soleil, et l’eau du sol avec ses nutriments ? Une seule ne pourrait-elle pas faire le même boulot ? Cette question est vite devenue centrale en écologie. Elle est connue depuis G. E. Hutchinson comme le « paradoxe du plancton », en référence au grand nombre d’espèces d’algues planctoniques qui se partagent les mêmes ressources sous la surface des océans.
Chacun sa niche
Les biologistes se sont évidemment attelés à résoudre ce paradoxe. Ils ont recherché de subtiles différences entre les espèces, qui feraient qu’elles exploitent différemment les ressources disponibles. Par exemple, la chute des grands arbres dans une forêt produit des trouées (des chablis), où la lumière est plus abondante qu’en sous-bois. Ces perturbations peuvent expliquer la coexistence d’espèces pionnières, adaptées aux trouées, avec des espèces de forêt fermée (voir article sur la succession dans ce même numéro). D’autres mécanismes (les fluctuations climatiques annuelles, des différences de types de sol, la prédation des graines, des différences dans la distance de dispersion de ces dernières…) peuvent également expliquer théoriquement la coexistence d’un grand nombre d’espèces. Chaque espèce aurait donc une stratégie particulière, une façon bien à elle d’exploiter l’environnement, que l’on désigne habituellement sous le terme de niche écologique.
Blague à tauto
Cette approche a cependant un défaut certain. Si l’on considère un ensemble d’espèces et que l’on cherche des différences entre elles, on finira toujours par en trouver. Il est en revanche très difficile de savoir a priori quelles sont les différences qui sont pertinentes, et de tester si elles sont suffisamment importantes pour effectivement permettre la coexistence de ces espèces. Les espèces coexisteraient donc grâce à leurs différences, mais les différences en question sont déterminées à partir du fait que les espèces coexistent : la démarche se mord la queue (elle est tautologique).
Gillette, the best a man can get©
D’autre part, chaque espèce doit avoir une « niche »particulière, ce qui nécessite un grand nombre de facteurs biologiques relativement compliqués : cette explication de la biodiversité n’est donc pas très économe en hypothèses. Or la démarche scientifique préfère les explications simples aux explications compliquées : mam’zelle, si votre cher et tendre (ou gratuit et dur, c’est selon) s’absente certains soirs, vous envisagerez d’abord l’infidélité comme explication, avant de penser que des extraterrestres le kidnappent pour faire des expériences en vue de créer un virus qui asservira l’humanité. Cette démarche d’économie, de parcimonie, est appelée le « rasoir d’Okham ». C’est un peu le principe de précaution du raisonnement scientifique. Le rasoir coupe tout ce qui dépasse : si ce qui reste est suffisant, alors le reste était superflu. C’est notamment ce rasoir qui rend inutile, en science, de faire appel aux Dieux en tous genres (qui, logiquement, sont souvent très barbus).
Le hasard, c’est nul.

Si on passe un coup de rasoir à la biodiversité, que reste-t-il ? Comme l’a proposé Steve Hubbell (pas celui du satellite) en 2001, la niche disparaît, et il reste le hasard. Autrement dit, toutes les espèces sont équivalentes, et leurs abondances relatives fluctuent au hasard. De temps en temps, de nouvelles espèces apparaissent, et chacune des espèces, inévitablement, finira par s’éteindre, par hasard. Métaphoriquement, chaque espèce est un peu comme un homme (très) ivre qui longe un quai entre deux voies de train. Inévitablement, il finira par tomber d’un côté ou de l’autre; mais le temps que ça lui prendra peut être très long. La biodiversité que l’on observe à un instant donné est donc constituée d’espèces ivres, qui fluctuent au hasard et ne sont pas encore tombées dans le fossé… Ces espèces sont dites neutres (car elles se valent toutes), et Hubbell publia cette idée sous le nom de « théorie unifiée neutraliste de la biodiversité ». A la question « pourquoi la biodiversité ? », on passe ainsi de la réponse : « parce que ! » (la niche) à la réponse : « par hasard ». Ce modèle minimaliste, selon Hubbell, doit être le modèle dit « nul » (c’est-à-dire le modèle de référence, le point de départ) : s’il suffit à expliquer ce qui se passe, alors pas besoin de chercher plus loin !
Le hasard ça suffit ?
Il paraît invraisemblable que des systèmes aussi complexes qu’un écosystème tropical puissent s’expliquer avec un modèle aussi simple. De plus, dire que toutes les espèces sont neutres, et que leurs différences importent peu, semble aller à l’encontre de l’intuition des biologistes et de leurs travaux pendant le siècle précédent ! C’est pourquoi la publication de la théorie de Hubbell a suscité de vives polémiques. Et pourtant, ce modèle est capable de décrire correctement, par exemple, la distribution d’abondance des espèces d’arbres dans la canopée des forêts équatoriales.
Neutralité ou complexité ?
Il semblerait donc que la très grande biodiversité des écosystèmes tropicaux puisse s’expliquer par le simple fait du hasard…? En fait, il est possible que les patrons que l’on mesure dans les écosystèmes tropicaux (comme la distribution d’abondance des espèces) n’aient en fait rien à voir avec la biologie, mais constituent des propriétés générales des systèmes complexes. En effet, les mêmes patrons (et le modèle neutre les décrit également très bien) sont observés dans d’autres systèmes, qui n’ont rien de biologique : les précipitations en Amérique du Nord, le nombre de citations des articles scientifiques, le volume des échanges financiers… ou même le nombre de chansons jouées lors des concerts des Cow Boy Junkies (moi non plus je ne connaîs pas ce groupe) ! Tous les systèmes complexes produiraient donc des patrons semblables, indépendamment des mécanismes sous-jacents, neutralité, niche ou autre. Les patrons qu’expliquent le modèle de Hubbell ne seraient à la limite même pas déterminés par la biologie ! Les polémiques autour du modèle de Hubbell continuent donc aujourd’hui. Il semble clair que le modèle neutre n’explique pas tout, et l’on se met à parler de modèles « presque neutres ». La théorie de Hubbell a surtout eu de mettre un coup de pied dans la fourmilière de l’écologie, en soulignant l’importance du hasard dans l’existence de la biodiversité.
Pour aller plus loin
Hubbell, S. 2001. The unified neutral theory of biodiversity. Princeton University Press.
Nekola, J. C. et Brown, J. H. 2007. The wealth of species: ecological communities,
complex systems and the legacy of Frank Preston. Ecology Letters 10-188
Vincent C.
Perturbations humides
Vous avez vu que les chercheurs en écologie se posent souvent la question de savoir comment dans des écosystèmes tels que les forêts tropicales humides une si grande diversité ou richesse spécifique est maintenue.
En 1978 dans la prestigieuse revue scientifique Science, Joseph H.Connell publie l’un des articles les plus fouillés sur le sujet et expose notamment la non moins célèbre de l’«intermediate disturbance hypothesis».
Dans les faits lorsqu’un écosystème est détruit par ce que l’on nomme une perturbation naturelle, à savoir par exemple, les incendies, les avalanches, les tsunamis, gestion forestière de l’ONF, etc. (à ne pas confondre avec les perturbations d’origine humaine: construction de routes, incendies criminels, et j’en passe). L’espace fraîchement détruit va être rapidement colonisé par des espèces proches. Cette première étape de colonisation se déroule en fonction des capacités de dispersion propres des espèces (en gros les premiers arrivés seront les premiers servis).
Au fur et à mesure que le temps passe les retardataires arrivent (ils peuvent venir de plus loin ou posséder un plus faible pouvoir de dispersion), s’installent, et s’ajoutent aux premiers arrivants: le nombre d’espèces présentes augmente jusqu’à un certain point.
Passé ce point, la probabilité qu’une espèce fortement compétitrice s’installe et évince les autres espèces, en squattant l’ensemble de la place disponible, s’accroît. Ainsi plus le temps passe après une perturbation plus la biodiversité risque de baisser.
On remarque que cette vision des choses selon laquelle incendie de forêt ne rime pas forcément avec perte de biodiversité est peu diffusée (à noter que je traite bien de perturbations naturelles, en région méditerranéenne, par exemple, la récurrence des incendies criminels, bien trop nombreux, menace la biodiversité!).
Alors en conclusion l’intermediate disturbance hypothesis c’est quoi? Et bien il s’agit d’un régime de perturbation naturelle (comprendre fréquence plus intensité de la perturbation) qui maximise le nombre d’espèce présentes, la perturbation revient assez fréquemment et intensément pour ne pas laisser une espèce compétitrice occuper cent pour cent d’un territoire.
Olive
La planète s’emballe
Viiiie, sous le sunlight des tropiques, entre Cubaaaa et Maniiiiille. Les tropiques et leurs îles font rêver, l’eau bleu azur, paisible, dans la continuité d’un ciel parfait dans lequel règne un soleil superbe,devant lequel s’inclinent même les cocotiers…
Et pourtant, n’est-ce pas exactement aux mêmes endroits que semblent sévir les pires colères planétaires ? Dean, Andréa, Katrina, Georges, Kate, Anita… vous disent-ils quelque chose ? Ce sont les noms de quelques cyclones tropicaux récents. Pourquoi en veulent ils particulièrement contre les zones tropicales ? Et bien parce qu’il y fait ce climat tant apprécié. Non, ce n’est pas parce qu’ils sont jaloux du luxe qu’offre le cadre idyllique sable-chaud-mer (sea, sex and sun, NdT), mais parce qu’il est favorable à leur naissance.
Tempête dans un bénitier
Les tempêtes tropicales, que l’on appelle ouragans dans l’Atlantique Nord et dans les caraïbes, typhons dans le nord-ouest du pacifique et cyclones dans l’océan Indien, naissent dans des conditions très particulières. Késako ? Lorsque le soleil est au meilleur de sa forme (par exemple au zénith équatorial), il réchauffe l’air chargé d’humidité à la surface de l’eau. Comme la vapeur de vos casseroles, cet air chaud monte en flèche et…
O Rage, ô désespoir
…cela crée une dépression à la surface de l’eau, favorisant encore l’aspiration de vapeur d’eau. La force de Coriolis (nulle sur la ligne d’équateur, croissante vers les pôles), générée par la rotation terrestre, dévie les vents vers l’est dans l’hémisphère Nord (vers l’ouest dans l’hémisphère Sud), et l’aspiration prend la forme d’une spirale (dont le sens dépend donc de l’hémisphère). Au sommet du système, l’air est plus froid. La vapeur se condense et forme des nuages qui s’étendent. L’ouragan est né. Il peut avoir un diamètre de quelques centaines de kilomètres. Cerise sur le gâteau, la vapeur d’eau se transforme en pluies violentes, d’où un grand nombre d’inondations et coulées de boues. Enfin, un ouragan peut aussi être à l’origine de raz-de-marée. C’est la somme de deux effets (le soleil insuffisant aux pôles, et force de Coriolis insuffisante à l’équateur) qui fait que les ouragans sont concentrés dans les zones intermédiaires : les tropiques.
Plus la base est humide, plus l’ouragan est solide
On compte près de 80 ouragans par an. Certains causent à eux-seuls quelques milliers de morts. Les dégâts matériels sont évidement immenses, chiffrés en milliard d’euros. Un ouragan est d’autant plus tenace que l’air reste humide à sa base. C’est pourquoi il s’épuise rapidement lorsqu’il arrive sur une zone continentale. Ainsi, ce sont les côtes et les îles qui sont les plus grandes victimes des ouragans, de part leur exposition (un archipel peut être dévasté sur toute son étendue, puisque l’ouragan se régénère entre chaque île) mais aussi à cause de leur densité de population. Les conséquences à plus long terme varient avec la capacité de résilience des îles. En dehors des dégâts humains et matériels, le premier effet économique est le manque à gagner due à l’arrêt de toute activité touristique. Par ailleurs, les catastrophes naturelles font des îles un lieu peu propice à l’investissement, elles doivent donc fournir un effort supérieur à la moyenne pour obtenir un développement équivalent aux continents.
Global warning
Le réchauffement climatique va-t-il empirer la situation ? C’était la crainte des météorologues. La température de surface des mers à déjà augmenté depuis 1990 d’après les mesures. On s’attend, d’après certains modèles, à ce que cela ait une conséquence sur le nombre et/ou la puissance des ouragans. D’autres modèles indiquent que des effets supplémentaires pourraient venir compenser le réchauffement de la surface des eaux.
Statistiquement et globalement (ce qui fait beaucoup de raisons de se méfier ), il n’y a pas de différence significative dans le nombre d’ouragans…pour le moment.

Aurélie
L’illusion des Tropiques
Ah ! les tropiques, le soleil, la chaleur, la végétation luxuriante… Et les coups de soleil, l’atmosphère saturée d’humidité, les moustiques, les fièvres, les diarrhées, les parasites… L’effet « carte postale » est bien là, mais tout n’est rose sous le soleil.
Les tropiques sont plus proches qu’on ne le pense… en témoigne la folle aventure du moustique Aedes albopictus ou moustique tigre pour les intimes. Ce moustique originaire du sud-est asiatique et de l’océan Indien est le vecteur, comprenons le colporteur, de nombreux virus tel que celui du chikungunya qu’on ne présente plus et de la dengue. Il touche entre 50 et 100 millions de personnes et en tue environ 22 000 par an. Et oui il n’y a pas que le soleil qui pique sous les tropiques. Ce petit moustique pique de jour comme de nuit, avec un appétit encore plus féroce à l’aube et au crépuscule. Seule les filles piquent pour s’abreuver de sang (on parle d’insectes hématophage), et se reproduire. Problème majeur : au moment de la piqûre, la femelle Aedes trouve la première bête à poil ou à plume qui passe par là, la ponctionne d’un peu de sang et injecte au passage, le ou les virus, et éventuellement une paire de parasites. Sa salive anesthésiante la prémunit d’un coup de queue ou autre velléité mécanique de l’individu piqué.
Les joies du commerce mondial
Depuis quelques années on retrouve ce moustique un peu partout sur la planète. Vivant naturellement en zones tropicales, au fur et à mesure des années il a fini par trouver en zone urbaine ou périurbaine, un cocon approprié à son mode de vie … les pneus usagés (prononcer peuneus en dessous d’Arles, ‘neus en dessus, ndlr). Trouvant là des flaques par milliers, les moustiques y pondent. Ces pneus usagés ne restent pas en zone tropicale et bon nombre sont exportés vers les Etats-Unis et autres pays. Et c’est comme cela que les oeufs se sont retrouvés sur des continents différents. De plus les oeufs résistent à la dessiccation (élimination de l’humidité d’un corps), donc même quand l’eau s’est évaporée, les oeufs sont toujours viables. Et c’est une tactique qui marche ! Le moustique a colonisé une bonne partie des continents américain et européen depuis les années 90. La France n’est pas épargnée avec des foyers dans le sud-est et sur l’île de beauté. Eté 2007 : 250 cas de chikungunya au nord-est de l’Italie. Prévision été 2008 : une petite cinquantaine en France. Comme quoi pas la peine de prendre un avion pour aller sous les tropiques, allez taper la belote avec le garagiste du coin. L’avantage, c’est qu’à choisir, entre choper le chikunguya ici ou là-bas, autant ne plus avoir peur des tropiques ! Bon, ok, on exagère : la large majorité des virus tropicaux n’est pas viables chez nous, notre climat ne leur plaît pas.
Et franchement, pas de quoi s’inquiéter, le climat n’est pas prêt de changer. Non ? Si ? Ah…
Aimeric
Perspectives
Fuite des cerveaux
Je me présente : Boubacar Cissé. Venu des tropiques, voilà maintenant 10 ans que je fais profiter la croissance française de mes cotisations sociales et de mes compétences suite à une certaine politique d’ « immigration choisie ».

Je suis désormais illégal, on dit « sanspapier » : c’est une manière de me remercier. La « fuite des cerveaux », c’est mon pays d’origine qui devrait s’en plaindre comme nombre de pays du Tiers-Monde ! Ah ! Ils me font rire les syndicats français de chercheurs, les fondations privées (cf la dernière campagne de pub de la FRM (Fondation pour la Recherche Médicale) et le mouvement Sauvons la recherche avec leur « fuite des cerveaux » ! Ils disent que les français s’en vont ? Mais c’est faux ! La France attire plus de diplômés de l’enseignement supérieur qu’elle n’en fait fuir. Parmi les pays étudiés, seuls les Etats-Unis et le Canada font mieux que la France. Seuls 3 % des chercheurs français s’expatrient à long terme, le taux le plus faible d’Europe ; à titre indicatif, ceci ne représente que 16 « excellents » chercheurs en économie (sur la base du nombre de publication et des revues dans lesquelles ils publient), guère plus en biologie, deux domaines qui sont pourtant les plus cités en exemple de la prétendue hémorragie). 80 % des expatriés reviennent au bout de quelques années : en fait, c’est ce qu’on appelle des « post-docs », des contrats précaires après bac+8.
Au sein des pays du Nord, dans le milieu de la recherche comme ailleurs, les gouvernements créent toutes les conditions de la mobilité, et donc de la précarité, afin de nous mettre en compétition les uns contre les autres (voir par exemple en France le « pacte de la recherche » en 2006 ou la loi sur la « responsabilité des universités » en 2007). On nous fait venir, on nous exploite à coup de contrats précaires, et une fois qu’on ne fait plus l’affaire, on nous jette… Et ce, d’autant plus facilement qu’on est étranger…
Geronimo Diese du P-Poum
Le collectif « Personnels contre la Précarité — Organismes de recherche et Universités de Montpellier » (P-POUM) s’est constitué au printemps 2006 suite à la mobilisation des personnels de la recherche. Le collectif du PPOUM est né à l’université Montpellier II (fac de sciences) mais s’est donné comme objectif de regrouper l’ensemble des personnels de toutes les universités de Montpellier. Par « personnel », nous entendons tous les personnels, titulaires ou précaires, qui se battent contre la précarité.
Qu’est-ce qu’un « bon » chercheur ?
La question fait sourire ; au moins autant que lorsque les humoristes s’interrogeaient sur ce qu’est un « bon » chasseur et feignaient d’y répondre. Plus habilement, De Gaulle prétendait parait-il que « des chercheurs on en trouvait, tandis que des trouveurs on en cherchait. »
Bachelard, philosophe français, lui aurait répondu s’il avait pu que « celui qui trouve sans chercher est celui qui a longtemps cherché sans trouver. » Peut-être est-ce ici une bonne définition ? Cette question mérite pourtant d’être (re-)posée, en ces temps où la recherche est en pleine mutation. Elle parait illusoire tant on peut imaginer de réponses variées, mais c’est bien celle à laquelle doit répondre tout évaluateur ou tout jury de recrutement à l’issu de son travail de synthèse.
Cette question est très conjoncturelle, et ne se poserait sans doute pas en ces termes à une époque qui ne vivrait pas une pénurie d’offre de postes, voire une pénurie de candidats. Je vous accorde que la réponse peut être très spécifique (au profil ou à l’institut concerné), mais j’appelle ici une réflexion plus générique. La première idée qui vienne à l’esprit est qu’il n’y a pas de réponse unique : être un bon chercheur consiste sans doute à exploiter les qualités inégalement réparties chez chacun de nous. Quelles sont-elles ? Sans chercher à classer ces qualités, on peut sûrement identifier: la culture scientifique générale, les capacités d’innovation ou l’originalité, l’adaptation, les compétences managériales, celles de gestion, de communication, de vulgarisation et de pédagogie, l’esprit critique, celui de synthèse et d’éthique, la motivation ou la passion, l’orgueil et la confiance en soi, les capacités rédactionnelles, etc. Ainsi, il existe certainement une pluralité de profils de chercheurs, loin de l’étiquette de l’excellence que l’on tente de lui faire endosser à chaque évaluation.
A d’autres échelles, c’est certainement la combinaison de profils aussi variés qui fait la richesse d’un institut de recherche, la puissance et le dynamisme d’un laboratoire. Et si l’on admet qu’un senior ait développé des capacités de gestion des ressources humaines, au profit d’autres qualités, ce manque pourra certainement être compensé par les capacités d’innovation d’une jeune recrue.
Toutefois, on ne saurait trop insister sur les qualités dont l’absence semblerait contrevenir au statut de «bon» chercheur : la culture scientifique, l’analyse critique et l’originalité. La combinaison est ici essentielle.
La culture générale sans originalité dont disposent certains érudits, ou le contraire, n’en fait certainement pas des chercheurs de qualité. Le propre du chercheur est d’améliorer notre compréhension des mécanismes de ce monde, voire de les découvrir. Cela suppose, comme T. Kuhn [1] ou d’autres l’ont montré, d’être en mesure d’appréhender nos connaissances à un instant donné, pour mieux s’en abstraire l’instant d’après ; cela suppose de continuellement tenter de s’extraire de la gangue conjoncturelle qui nous maintien, nous et nos idées, et d’observer la fausseté ou l’approximation de celles-ci ; cela suppose enfin d’être capable de répondre au précédent diagnostique par une vision originale, en s’inspirant d’autres disciplines par analogie ou par une association ad hoc plus fulgurante encore.
Selon Poincaré, qui s’offre comme un modèle à ce bon chercheur et a beaucoup disserté sur laquestion, la rigueur (nécessaire) du chercheur peut condamner l’invention et l’intuition, parce qu’elle aide à voir « comment », mais non « pourquoi ». On aura noté au passage que je n’ai pas mentionné les capacités rédactionnelles comme l’atout indispensable du bon chercheur. Poincaré y aurait-il d’ailleurs pensé ? Si cet atout en est indéniablement un dans un système de recherche qui a fait de la publication son dogme, il n’est et ne doit surtout pas être rédhibitoire selon moi.
Ces idées n’ont certes pas valeur de vérité, mais elles donneront j’espère, quelques pistes de réflexion, en ces temps où l’on estime très mal ces qualités du chercheur à leurs justes valeurs.
[1] Thomas Kuhn (1922 - 1996) était un intellectuel américain, philosophe et historien des sciences. Son ouvrage majeur La Structure des théories scientifiques [1962] developpe la thèse d’une discontinuité dans la progression scientifique. Selon lui, cette dernière n’est pas une accumulation graduelle de savoirs, mais une succession de ruptures dans les représentations scientifiques majoritairement acceptées (ou paradigmes).
Cedric Gaucherel
La fablication du Rhum
Petite mise en bouche sur l’histoire de la canne à sucre, vagabondage sucré et rhumé sous le soleil de Tropiques. Symbole culturel, historique, mais aussi économique de l‘île Bourbon, la canne à sucre ne cesse de fasciner.
Initialement importée à la Réunion au XVII° siècle, la canne à sucre ne servait qu’à fabriquer un alcool artisanal et à fournir du fourrage pour le bétail et ce n’est qu’à partir du XVIII° siècle que son exploitation s’est considérablement développée.
Les progrès techniques et la maind’oeuvre nombreuse et soumise de l’esclavage ont permis d’en tirer un sirop de sucre directement utilisable. Deux usines sucrières sont encore en fonction à la Réunion, Bois rouge et le Gol à Saint-Louis. Ces usines tournent 24h sur 24, 6 jours sur 7, la moitié de l’année. De juin à décembre, lors de la campagne sucrière, 8000 tonnes de cannes sont broyées chaque jour.
La production annuelle s’élève ainsi à 200.000 tonnes de sucre et 150 000 hectolitres de rhum dont 90% de la production est écoulée sur le marché national. Ce sont plus de 5000 producteurs qui vivent de la canne à sucre dont le poids et la richesse en sucre seront les critères déterminants pour le paiement des producteurs. La production de la canne génère 12 000 emplois directs et indirects et représente 80 % des exportations de l’île.
La canne à sucre est la matière première qui une fois fermentée et distillée va donner le rhum. Le jus de canne servira à l’élaboration des rhums agricoles, quant au sirop connu sous le nom de mélasse, il permettra la réalisation de rhums traditionnels, ou de rhums grand arômes.

La personnalisation du rhum ne pourra se faire qu’avec la fermentation, étape essentielle permettant le passage de la mélasse (ou jus de canne) au vin de canne.
Sous l’action de levures et/ou de bactéries comme Saccharomyces cerevisae, les sucres contenus dans les moûts (mélasse diluée d’eau ou jus de canne) vont se transformer en alcool. 24 heures de fermentation seront nécessaires pour le rhum traditionnel et 36 pour le rhum agricole. Les fermentations sont réalisées dans des fermenteurs refroidis de 90m3 équipés de brasseurs. De cette fermentation sont issus des vins titrés à 7 volts d’alcool pour le rhum traditionnel et à 3,5 volts pour le rhum grand arôme. Le vin de canne est ensuite chauffé et injecté en tête d’une colonne distillatrice. En bas de cette colonne, la vapeur d’eau injectée, se chargera en alcool et finira dans un condenseur. A ce stade, on a du rhum titré à 72 volts pour les rhums agricoles et 78 pour les rhums traditionnels. Ce degré sera ensuite abaissé.
Voila de quoi briller à la prochaine vue d’une bassine de punch-ponche. L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec un hamac à proximité.
Isa (Envoyée Speciale à la Réunion)
Les dessous des Tropiques
Peut-on embrasser les Tropiques entièrement, sans prendre le risque de passer devant l’essentiel ? Même si l’on essaie de prendre un peu de hauteur, leur réalité semble nous échapper ! Les tropiques sont insaisissables, diffus…
Ils flottent dans nos rêves d’évasion, et si l’on croit Baudelaire, tout n’y est que « luxe, calme et volupté ». Pourtant, ils ont une identité propre, si l’on prend le temps de marcher un peu avec eux, entre terre, mer et ciel…
Sous le Soleil exactement !
On admet bien volontiers que les zones tropicales sont ficelées entre deux lignes immuables, à des latitudes fixes : l’une à 23°27’ de latitude Nord, le tropique du Cancer ; l’autre à 23°27’ de latitude Sud, le tropique du Capricorne. Le Soleil cours au zénith[1] sur ces deux lignes une fois l’an ; au solstice d’été[2] (le 21 juin) sur le tropique du Cancer et au solstice d’hiver (le 21 décembre) sur le tropique du Capricorne. A ces moments de l’année, le soleil arrivé à son point le plus haut semble donc amorcer un tournant c’est le tropikos en grec. Les noms des tropiques furent attribués il y a bien longtemps par les grecs selon la position du soleil dans le zodiaque astrologique. Cependant, aujourd’hui, à cause des mouvements de précession[3], le soleil ne se trouve plus, à la même époque, en bordure de ces mêmes constellations.
Du « solo coño » … aux tempos tropicaux
Dans la zone intertropicale, le soleil est donc au zénith au moins une fois par an. Il est aussi presque toujours plus haut que chez nous. Le soleil tape donc plus fort, ce qui a des conséquences immédiates en terme de température… Est-ce une surprise? Mais cela ne veut pas dire qu’on peut toujours qualifier le climat tropical de chaud. Et pour cause, certaines zones de montagnes sous les tropiques rappellent plus la fraîche ambiance des sommets alpins que la douce chaleur alizéenne des plages de sable fin. Non car si l’on veut vraiment qualifier le climat tropical, il ne faut pas seulement la chaleur ; il faut plutôt évoquer la permanence, l’uniformité climatique. Il est vrai qu’entre les tropiques, les amplitudes thermiques annuelles sont faibles, et dépassées en importance par les amplitudes thermiques quotidiennes (entre jour et nuit). Vient se surajouter une constance dans le photopériodisme (la longueur du jour par rapport à celle de la nuit). Et oui sous les tropiques, on aura jamais la joie de voir la présentatrice météo s’agiter pour annoncer 5 minutes de soleil en moins au sortir de l’été.
Le temps s’est arrêté… le temps d’un songe
Cette saisonnalité estompée, cette circularité même des jours qui passent donneraient presque l’impression par endroits que le temps s’est arrêté. En tout cas on ne peut pas considérer la notion de temps de la même manière aux tropiques que sous nos bonnes vieilles latitudes tempérées, ou des jours courts succèdent à des jours longs et ainsi de suite. La photopériode est donc une notion clé pour appréhender les tropiques et certains auteurs comme Francis Hallé [cf. Entrevue avec… in Plume n°4 Mer et Migrations, ndlr] ont essayé de la placer au centre de la réflexion sur le tropicalisme, notamment concernant les phénomènes humains. Ainsi, cet auteur propose de se requestionner sur les tropiques à la lumière des contraintes écologiques s’y exercent, comme la constance de la photopériode, ou encore les conditions accablantes de chaleur et d’humidité qu’on peut rencontrer à certains endroits. Il fallait y penser,mais c’est un fait : nous sommes oumis aux lois de l’astronomie et de la physique avant d’être soumis à bien d’autres lois (que l’on s’invente parfois…).
Vers une synthèse tropicale ?
Le message qui ressort de cette approche est clair : les phénomènes tropicaux, humains ou naturels, doivent être étudiés de diverses manières, et une synthèse des faits et des théories doit être opérée. C’est donc une approche interdisciplinaire qui doit voir le jour pour vraiment appréhender des phénomènes à une pareille échelle ; car bien souvent, chacun prétend détenir sa part de vérité à l’ombre de sa discipline, en prenant le risque de passer à côté de l’essentiel. Et s’il est un rêve relatif à notre condition d’hommes pensants, c’est bien celui de vouloir embrasser la Vérité sans retenue , même si bien souvent hélas on ne fait que flirter avec nos illusions sur le monde. Alors n’hésitons plus, mettons nos chausses et allons visiter les forêts tropicales humides, asseyons-nous à la table des peuples premiers et parlons des dieux, oublions le Club Méd et contemplons encore un peu, par-ci par-là … car làbas le temps n’attend pas …
Pour découvrir la forêt tropicale humide avant d’aller y traîner vos chausses…
Un monde sans hiver, les Tropiques nature et sociétés, Francis Hallé, éditions du Seuil, 1993.
La forêt tropicale humide, Henri Puig, éditions Belin, 2001
[1] Zénith : Point le plus haut que le soleil peut atteindre, c’est-à-dire 90° par rapport à la surface de la Terre, sous le soleil exactement !
[2] Le solstice d’été correspond à la plus haute latitude nord du soleil (23° de déclinaison) alors que le solstice d’hiver correspond à la plus haute latitude sud du soleil.
[3] Précession : mouvement rétrograde des points équinoxiaux, conséquemment à un changement deposition de la planète sur l’ellipse formée autour du soleil.
Sujet connexe (mais poilant) : La précession des équinoxes est au coeur des questionnement scientifiques quant à l’astrologie. Pour un démantèlement critique (et édifiant) de la thèse de sociologie d’Elizabeth Teyssier par le Professeur Henri Broch, voir ici : http://www.unice.fr/zetetique/articles/HB_These_Teissier.html
Romain
Les grenouilles choristes
Comment communiquer sous les tropiques ? Petite incursion chez les grenouilles choristes. Imaginez vous dans un hamac : immersion chez les grenouilles tropicales.
Les animaux communiquent à propos de leur identité, de leur état et de leur environnement. Collectées, ces informations réduisent l’incertitude des individus quant à la façon d’optimiser leurs actions qui leur permettent de prendre des décisions adaptées. Les animaux communiquent souvent en conditions suboptimales : les destinataires sont souvent engagés dans d’autres activités loin de l’émetteur, et d’autres individus, de la même espèce ou non produisent également des signaux chevauchant ceux de l’émetteur et bien sûr tout signal est atténué et modifié lors de sa propagation à travers l’environnement. Immersion chez les grenouilles tropicales, dans cet humide brouhaha.
Amplitude et fréquence dominante
Les grands paramètres caractérisant un signal sonore sont l’amplitude et la fréquence dominante. L’amplitude correspond à la puissance tandis que la fréquence permet de déterminer si le son est grave ou aigu (respectivement basses et hautes fréquences). Les hautes fréquences ont tendance à être plus facilement absorbées que les basses fréquences. C’est pour cette raison que vous entendez les basses plutôt que les aigus quand vous attendez gentiment devant la porte du Black Minou (riez, riez, mais cette boite existe !, ndlr). De plus, le bruit de fond permanent des forêts tropicales brouille la communication. Vous vous imaginez dragouiller au milieu des All Blacks en plein haka, vous ? Il n’en fallait pas plus pour émoustiller Lori Wollerman et son équipe [1]. L’objet de l’étude passé à la postérité est une rainette tropicale, répondant au doux nom d’Hyla ebraccata. Chez H.ebraccata, les filles sont capables de répondre à des sérénades mâles lorsque le ratio chant/bruit de fond ne dépasse pas 1,5 (pour donner un ordre d’idée cela équivaut à la différence entre un avion au décollage et le périf’, ou encore un marteau piqueur contre une tondeuse).
Effet Cocktail Party
La métaphore utilisée par cette expression reprend l’idée d’une soirée où beaucoup de gens sont réunis et parlent en même temps dans une zone de forte densité, par exemple les petits fours ou la bassine de punch. Vous êtes engagé(e) dans une conversation, et malgré le bruit de fond, vous parvenez à entretenir la discussion, sans en perdre le fil, surtout si vous êtes à côté des petits fours. Un tel phénomène est bien connu chez les manchots empereurs où, malgré le vacarme de la manchottière, les parents reconnaissent les cris de leur progéniture via un mécanisme d’appel à 2 voix. Ceci permet alors aux parents de filtrer les bruits parasites lorsqu’ils tentent de localiser leurs jeunes. Des travaux tendent à montrer l’existence d’une telle capacité chez les femelles de certaines grenouilles tropicales, leur permettant de localiser les mâles malgré le brouhaha permanent.
Les premiers seront les premiers
Lorsque 2 chants de paramètres proches sont émis l’un après l’autre dans un court laps de temps, l’auditeur les perçoit comme ne formant qu’un : c’est le « precedence effect ».Un tel phénomène est fréquent dans les milieux denses où s’aiment les grenouilles. Les individus chantant les premiers seront localisés plus facilement par les femelles et il existe une compétition entre mâles pour occuper la position de leader dans le choeur.
Hypothèse des indices multiples
Puisque la communication se déroule dans ce tohubohu tropical, il est probable que les femelles montrent une difficulté quant à la discrimination de la qualité des mâles. Baser sans biais son choix sur un potentiel partenaire sexuel doit être délicat, et les spécialistes ont montré l’implication d’une foule de paramètres rentrant en compte dans ces aubades.
Cependant, même si les sensibilités de chacune des belles sont variables, globalement, ce sont les mâles aux plus grosses, fortes et longues sérénades qui pâment ces belles.
Pour aller plus loin
[1] Wollerman, L. et Wiley R. H. (2002). Possibilities for error during communication by neotropical frogs in a complex acoustic environment. Behav. Ecol. Sociobiol. 52, 465-473.
Alex
Rencontre avec Philippe Danton
Philippe Danton est un botaniste accompli de renommée internationale. Outre ses travaux de botanique « pure », il est un excellent dessinateur et photographe. Depuis bientôt dix ans, il travaille trois mois par an dans les îles de l’archipel Juan Fernandez, égarées dans le Pacifique Sud à presque mille kilomètres des côtes chiliennes.
Rattaché au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, mais en réalité électron libre à Grenoble - statut rarissime pour quelqu’un de sa carrure - il passe le reste de son temps à dépouiller et dessiner le matériel de terrain collecté, à compiler et écrire pour son prochain ouvrage sur l’archipel, appelé à devenir une référence de la « botanique insulaire ». Il participe aussi de près aux activités du Jardin Botanique Alpin du col du Lautaret et de la Station Alpine Joseph Fourier de l’Université de Grenoble.
Philippe, tu travailles sur les îles Juan Fernandez. Raconte nous…où sont-elles et qui sont-elles?
C’est un archipel chilien de trois îles (Masafuera, Masatierra et Santa Clara), situé à environ 800 km du port de Valparaíso et à presque 3000 km de l’île de Pâques. Elles sont connues depuis 1574 et étaient désertes lors de leur découverte. On ne sait pas si elles ont été habitées, mais il n’est pas impossible que les Pascuans en aient eu connaissance puisqu’on a découvert des traces de leur passage sur le continent américain … et logiquement, c’est sur la route ! Historiquement, elles ont constitué une halte intéressante après le difficile passage du Cap Horn. Cet arrêt providentiel offrait aux marins épuisés ses forêts vierges, gorgées d’eau potable et de nourritures fraîches. Même si il n’y avait pas de poisson d’eau douce, de reptiles, de batraciens et un seul mammifère : une otarie endémique [1], Arctocephalus philippii, qui a été par la suite presque décimée (plus d’un million et demi de peaux ramenées lors d’une seule campagne de massacre au XIXe siècle). Mais leur richesse végétale a aussi rapidement sauté aux yeux des visiteurs. Palmiers chontas, Asteracées arbustives, fougères, bois rares … Par exemple, il y poussait un santal particulier, aujourd’hui disparu. L’archipel Juan Fernandez se caractérise encore par son taux élevé d’endémisme végétal : presque 64 %. Pour le climat, c’est une sorte de printemps permanent, plutôt humide et frais.
Qu’y as tu découvert ?
En fait beaucoup de plantes y sont tellement surprenantes, qu’il m’a fallu presque tout réapprendre. Cela m’a pris 2 voyages, soit environ 6 mois en tout. Et alors on parvient à s’y retrouver, à distinguer le connu de l’inconnu, à comprendre peu à peu où l’on est et comment les choses fonctionnent. Pour ce qui est des découvertes, j’ai effectivement pu en faire quelques unes : des espèces nouvelles pour la science dans les genres Robinsonia, Nicotiana, Haloragis, Euphrasia, Pleopeltis, etc. ; des espèces nouvelles pour l’archipel et chacune des îles ; quelques redécouvertes comme l’orchidée endémique, Gavilea insularis ; et malheureusement aussi un grand nombre d’espèces introduites récemment qui représentent un puissant danger pour la préservation de la flore indigène et des écosystèmes. J’ai même eu la chance de décrire une forêt nouvelle, la Myrtisylve fernandézienne, avec 100% des arbres endémiques. Elle est hélas très fortement menacée.
Pourquoi les appelle-ton les îles de Robinson Crusoe ?En fait, c’est pour des raisons à la fois historiques et publicitaires. Il se trouve qu’au XVIIe siècle un marin écossais, Alexander Selkirk, s’est retrouvé abandonné là-bas durant 4 ans et 4 mois, à la suite d’un différend avec son capitaine. Il survécut, ce qui n’est pas en soi un exploit car les eaux de ces îles sont très poissonneuses. On y trouvait des langoustes à profusion, et sur terre des chèvres introduites dès la découverte. Le marin fut récupéré par un bateau anglais et son capitaine consigna son récit qui connut, une fois publié, un beau succès. Daniel Defoë eut vent de l’histoire, changea les lieux et romança en ajoutant des cannibales et le personnage de Vendredi, probablement inspiré de l’aventure similaire d’un indien Mosquito abandonné dans la même île, quelques années avant Selkirk. En 1966, les Chiliens rebaptisérent les îles Masatierra et Masafuera respectivement Robinson Crusoe et Alejandro Selkirk, pour en « améliorer» l’image.
Ça existe donc encore ce statut de botaniste-explorateur ?
On a le statut que l’on se donne. La botanique m’intéresse depuis que je suis gamin. L’attrait pour les problématiques de conservation et d’invasions végétales en milieux insulaires est venu ensuite avec des voyages aux Baléares, en Corse, aux Canaries, à Madère, aux Açores et aux Juan Fernández. Mais les îles de Robinson Crusoe dépassent largement leur cadre botanique : avec la référence à un tel personnage, on peut en effet intéresser beaucoup de monde, c’est un bon moyen pour aborder des problèmes scientifiques. Avant mes robinsonnades, je m’étais intéressé aux plantes carnivores, qui par delà leur intérêt évolutif et écologique certain, fascinent le grand public et permettent de lui exposer des notions complexes et réputées difficiles.
Francis Hallé pense que la recherche pharmaceutique exploratoire et non combinatoire permettrait de sauver les dernières forêts tropicales primaires [2], qu’en penses tu ?
Il suffit de regarder l’état de nos pharmacies pour se rendre compte que les plantes s’y taillent la part
du lion. De plus, il n’est pas besoin de s’intéresser beaucoup à l’état sanitaire de notre espèce pour s’apercevoir qu’il y a beaucoup de maladies que l’on ne sait pas traiter. Je pense donc que les forêts tropicales (et j’y rajouterais volontiers les forêts tempérées) sont des ressources à ne pas négliger. Malheureusement il semble que la course aux profits (y compris les plus imbéciles et à courte vue) aille bien plus vite que tout le reste. Ce que je déplore à présent, c’est que le spectacle des agissements de notre espèce prétenduement supérieure me pousse au pessimisme. Par chance, ça ne m’empêche pas encore d’en rire ni de boire un coup à sa santé.
Ce serait quoi ton Grenelle à toi ?
Je suis depuis longtemps persuadé que la question de l’écologie est centrale et je déplore que l’on ne prenne pas ce problème à bras le corps. Mais je ne suis pas très sûr qu’il ait été posé de la bonne façon. Le plus regrettable est que vu la complication des problèmes et des enjeux, je ne vois guère de solution autre que radicale et sans doute, hélas, à subir. Pour ma part, le moins que je puisse faire est de rendre mon travail disponible et de tenter de faire partager un peu des immenses privilèges que m’apportent mes activités, mais les médias ont souvent tendance à tirer systématiquement le sujet vers le bas. On m’a déjà demandé, à propos de mes recherches dans les îles de Robinson, si je n’avais pas peur tout seul dans la forêt ou si j’étais déjà tombé d’un arbre. Désolé pour le Grenelle.
Pourquoi aucun pays des Tropiques n’a été colonisateur ?
Ah ça, j’aimerais bien avoir une idée précise et une réponse à cette question. Si l’esclavage a également existé dans les pays du Sud, ce ne sont pas ceux-ci qui sont partis se balader sur les océans pour dominer le monde. Malheureusement, je suis né ici, ce qui fait que j’ai un lourd passé à assumer (Rires). Plus sérieusement, il me semble qu’il existe en effet une certaine suffisance occidentale que je trouve dangereuse. D’autres sociétés, dont celles que l’on qualifie de primitives, ont développé des visions du monde différentes de la nôtre et je me dis que peut-être, devant les difficultés environnementales qui se profilent à notre horizon, on pourrait être bien inspirés de regarder un peu ailleurs et plus haut qu’au niveau du porte-monnaie.
Tu te trimballes vraiment avec un pagne quand t’es tout seul sur les îles Robinson ?
(Rires). Non, le climat ne s’y prête pas toujours. Mais les forêts primaires des Juan Fernandez, pour ce qu’il en reste, sont des lieux où je me sens parfaitement bien et en sécurité. Je serais toujours étonné de cette sensation profonde de sérénité éprouvée dans des lieux où presque personne n’a mis les pieds. C’est pour ça que je me considère sans aucun remord comme un grand privilégié.
[1] endémisme : se dit d’organismes que l’on ne retrouve qu’en une région géographique donnée. Les îles de par leur isolement compte un taux élevé d’endémisme (cf. Rencontre avec Rosemary Gillespie, in Plume n°4)
[2] in Plume n°4 : Rencontre avec Francis Hallé.
Propos recueillis par Vincent
Nomos contre Logos
Live at the Everglades (1)
Comme nous l’avons déjà vu lors du dernier numéro, les territoires sont souvent au centre de la bataille entre l’économique et l’écologique. Pour illustrer cela, nous quittons aujourd’hui la France pour le sud de la Floride qui possède des écosystèmes remarquables appelés Everglades.
Les Everglades sont la partie centrale d’un bassin versant de 23 000 km² (150×150 km pour un carré) qui couvre le tiers méridional de cet état américain et se situent donc entre les deux côtes (est et ouest) de la péninsule. L’inventaire des espèces présentes mériterait un numéro de Plume! à lui tout seul mais retenez que l’on peut voir ces espaces comme des immenses marécages ou des prairies d’herbes aquatiques ; autant dire qu’il y a une grande quantité d’eau et un grand nombre d’espèces. Autre point important, le congrès américain les déclare réserve nationale en 1934 alors que a délimitation finale ne fut établit qu’en 1958 à environ 60% de l’espace qui était prévu initialement, nous comprendrons vite pourquoi.
En effet, le sol de la Floride est très attractif aussi bien pour l’agriculture (agrumes, canne à sucre…) que pour le logement (les plages de sable fin, on y revient). Dès lors, la création d’un espace protégé irait à l’encontre d’une valorisation économique digne de ce nom dans l’esprit des pouvoirs locaux. Néanmoins, l’arbitrage sur «l’usage du sol» aurait pu être posé différemment lorsque, en septembre et octobre 1947, deux cyclones importants provoquèrent des précipitations extraordinaires et eurent pour conséquence naturelle l’inondation pendant plusieurs mois des belles villes côtières et des espaces agricoles tout récemment implantés.
Mais face à un tel désastre, la base de la réflexion resta essentiellement utillitariste avec l’intervention d’un nouvel acteur, le corps du Génie de l’US army (tatatan!). Le calcul économique de l’époque (une sorte de devis) semble simple malgré l’ampleur des travaux. La construction de digues et d’un canal parallèle à la côte Est (situés à 10km de l’océan) est estimée à environ $ 90 millions à l’année pour des «retombés» de l’ordre du double via principalement l’extension des surfaces utilisables (estimée à $ 118 millions) et la réduction de dommages liés aux inondations futures (environ $ 62 millions) [US Army, Chief of Engineers 1948]. La vente des terres ainsi rendues utilisables devrait permettre de financer le projet qui est voté avant 1950.
Alors le projet de drainage exécuté par le Génie est décrit comme une merveille d’ingénierie qui réussi à assécher la moitié des Everglades pour les livrer à l’agriculture et au développement d’habitats suburbains. Le succès est tel que le devis est réactualisé en 1957 et 1968 avec «les meilleurs experts et publications sur les tendances démographiques, les productions agricoles, le marketing et les coûts de production» [US Army, chief of Engineers 1957] pour aboutir à un rapport bénéfice sur coûtde l’ordre de 3.
Le plus étonnant est que les bénéfices se sont révélés sous estimés par la suite. Entre 1950 et 2000, la Floride du Sud a connu un accroissement démographique impensable, la population est passée de 1 à 6 millions. De plus, qui aurait pu prévoir certain succès télévisuels qui n’auraient pas pu voir le jour sans ces gros travaux (la partie principale du canal s’étend de Palm Beach à Miami Beach). Dès lors, et face à une telle efficacité économique du projet qui peut en contester le bien fondé? Nous le saurons dans le prochain numéro : Nomos vs Logos, live at the Everglades Round 2.
Jean-So
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