#4 : Mer et Migrations
Plume •
4 mai, 2008 •
Plume! - le Journal
Perspectives
Rencontres
Nomos contre Logos
Remerciement
Plume remercie avec chaleur et reconnaissance :
Association Oikos,
Francis Hallé et Rosemary Gillespie.
Les organisateurs de la Semaine de l’Environnement. Taheke,
Animafac, Les écologistes de l’Euzière, Tela-Botanica, Le
CCSTI Languedoc.
Clément, Rom,Ju, Riké et Jean-Fred, Denis Bourguet, Rémy,
Gildas, Samira, Jean-Marie Dupont, Wali, Gooheg, Famille Blaud
et Ay et leurs vignes respectives.
Mer et Migration
Migration dans le corps humain…
Les vers ronds (ou nématodes) parasites (ils ne le sont pas tous heureusement) sont de grands migrateurs ! Afin de réaliser leur cycle de vie (reproduction, oeufs, développement larvaire, adulte…), ils s’attaquent aux invertébrés et aux vertébrés. Ils voyagent dans les cavités (intestin, rein, etc.), dans les vaisseaux sanguins ou dans les tissus de leurs hôtes, avec parfois un passage dans le sol. C’est ainsi que certains nématodes migrent dans le corps humain !
Tout commence par l’ingestion de l’oeuf, lors du repas de midi. Tandis que le bol de nourriture transite tranquillement vers l’intestin, la larve est libérée et traverse les parois de ce dernier pour atteindre le foie. Certains vers préfèrent emprunter les voies cutanées pour atteindre le coeur par l’appareil circulatoire, puis les poumons, et, remontant la trachée, passent dans l’oesophage lors de la déglutition pour finir leur course dans l’intestin…
Peinards, et bien au chaud, c’est là qu’ils poursuivent leurs cycles et deviennent adultes. Pourquoi de si longues migrations ?
Evolutivement, une situation parasitaire simple, peut se muer en cycle complexe et multi-hôtes, et perdurer jusqu’à notre observation circonspecte. Si ces dissidents migratoires réussissent mieux que leurs copains conformistes, et si ce comportement est héréditaire, alors la stratégie peut gagner les moeurs de toute l’espèce.
Cette situation biologiquement excitante peut aboutir à un nouveau type de parasites, une nouvelle espèce, atypique, ayant trouvé un nouveau créneau porteur dans la contamination de son (ses) hôte(s), c’est à dire son succès évolutif !
Méric
Des fleurs sous la mer…
La posidonie, Posidonia oceanica, estune espèce emblématique et endémique des côtes méditerranéennes. Bien que vivant sous l’eau, cette espèce n’est pas une algue mais bien une plante à fleur (embranchement des Angiospermes, pour les intimes).
La floraison a lieu en automne, mais pas toutes les années et donne des fruits discrets appelés olives de mer. Malgré ces fleurs, (les sexes des plantes), la reproduction est essentiellement végétative, et s’effectue par rejet. Le treillis de rhizomes (tiges souterraines) forme des mattes qui fixent les particules et protègent le littoral.
Les herbiers de posidonie abritent 25 % des espèces méditerranéennes en servant de pouponnières et de réserve de nourriture à de très nombreux organismes… et comme toutes les plantes vertes, elles produisent de l’oxygène par photosynthèse. Posidonia oceanica est une espèce protégée depuis 1988 et l’on comprend facilement pourquoi.
Sa croissance très lente la rend vulnérable. Citons entres autres les aménagements portuaires, les ancrages des plaisanciers et les introductions d’espèces (ex : Caulerpa taxifolia). Ces pratiques ont induit de violentes et rapides régressions des herbiers, pièces centrales de l’écosystème méditerranéen.
Alors au prochain mouillage, gaffe à pas racler le fond !
Méric
Il ne peut en rester qu’un …
L’homme conquérant
L’homme exploite la nature pour chasser, se vêtir, fabriquer des outils et peut s’adapter à presque toutes les conditions terrestres. Ses migrations, au sens historique du terme, ont de manière quasi systématique été l’occasion de razzias sur les cultures, les biodiversités et les ressources indigènes.

On parle souvent des extinctions d’espèces dans les temps modernes et l’on se dit qu’autrefois, l’homme respectait la nature, vivait en harmonie avec elle. L’espèce humaine s’est rapidement imposée comme un maillon central de la vie sur terre. En effet, sans vouloir diminuer la destruction moderne de la biodiversité par l’homme, sans aucune mesure par rapport à des temps plus anciens, on peut néanmoins la relativiser historiquement car disparitions d’espèces et modifications des milieux ne datent pas d’aujourd’hui.
Et moa, et moa et moa…
Un exemple : la découverte de la Nouvelle-Calédonie par les Polynésiens. Arrivés par la mer sur cette terre vierge – au moins du pas de l’homme – 1300 ans av J.C., ils découvrent une île couverte d’une biodiversité unique, dûe à son éloignement géographique des autres terres. Ce sol n’avait auparavant été foulé d’aucun mammifère, à l’exception de quelques familles de chauves souris (oui, les chauves souriceaux tètent leur maman).
Les Polynésiens arrivèrent avec des plantes qu’ils cultivaient sur leurs îles d’origine ainsi que deux espèces domestiques qu’ils mangeaient : le chien et la souris !
Ne supportant pas le froid hivernal, aucune plante importée ne survécut. Tel ne fût pas le cas des chiens et des souris qui firent bombance de petits oiseaux qui par l’absence de prédateur au sol avaient perdu la faculté de voler.
Affamés par la perte de leurs plantes, ils se tournèrent vers les ressources locales. Là, vivait un oiseau de plus de 3 mètres, le Moa, qui ne connaissait aucun prédateur terrestre, sauf un aigle de 3 mètres d’envergure qui s’attaquait aussi aux hommes. Ce steak géant qui n’avait jamais été inquiété par quelconque animal vivant au sol, fût une proie facile pour les Maoris. Il y en avait assez, pour se permettre de n’en manger que les parties les plus tendres, au grand bonheur des chiens sauvages. Ils consommaient aussi les oeufs qui représentaient l’équivalent de 50 oeufs de poules. Mais le rythme de reproduction de l’animal ne permettait pas une chasse aussi intensive. On estime à environ 500.000 Moas tués en seulement un siècle d’exploitation. Une communauté de 40 personnes en consommait 10 par semaine !
En quelques centaines d’années, 11 espèces de Moas étaient en voie d’extinction. Les différentes tribus mirent le feu aux forêts pour en faire sortir les derniers. Cela entraîna la disparition de nombreuses autres espèces parmi lesquelles le fameux aigle géant. Il s’en suivit guerres tribales et famines.
6 milliards de Gengis Khans
L’espoir renaît de la désolation. Ils créèrent une réserve naturelle, vraisemblablement la première, afin de laisser les animaux se reproduire en paix. Depuis son extension planétaire, l’homme à beaucoup détruit. Il est passé en quelques dizaines de milliers d’années, de l’état d’animal vulnérable, à un être qui ne connaît plus de prédateurs, mis à part lui-même.
A partir de quel niveau de destruction, l’humanité tirera-elle les leçons des grandes disparitions et du besoin de préserver notre terre nourricière ?
Faudra-t-il attendre que la survie de notre espèce soit remise en cause pour que l’homme prenne conscience de sa vulnérabilité ?
Rudy
Prise de bec
Des piafs qui ont du pif
La migration se définit comme un déplacement, souvent sur de longues distances pour les oiseaux, à caractère périodique et qui implique un retour régulier dans la région de départ. Toutes les migrations que l’on peut observer à l’automne et au printemps, sont directement liées à la disponibilité en nourriture, et donc aux variations climatiques saisonnières, ainsi qu’au rythme nycthéméral (durée jour/nuit) d’une latitude à une autre. L’exemple sans doute le plus extrême est celui de la Sterne arctique qui retourne hiverner en Antarctique après avoir niché en Arctique, effectuant ainsi plus de 20.000 km. Cependant, tous les oiseaux et sont pas concernés par cet effort migratoire, et certains oiseaux comme les granivores (qui mangent des graines) ou les omnivores se contentent d’une maigre alimentation pendant la période hivernale.
D’où viens-je, où vais-je, dans quel état j’erre…
Orientation, navigation… voici les maîtres mots du grand bal de la migration. C’est un sujet complexe, toujours débattu et encore mystérieux à bien des égards, malgré les connaissances accumulées depuis quelques décennies. Bien que les hommes aient utilisé les capacités des pigeons voyageurs depuis des millénaires, ce n’est que très récemment que l’on a commencé à s’intéresser aux phénomènes migratoires. Ainsi, dans les années cinquante, Gustav Kramer proposa la théorie de la boussole et de la carte magnétique. La boussole s’avère utile pour s’orienter, c’est-à-dire pour situer les points cardinaux par rapport à certains repères et à suivre un cap (sur une certaine distance jusqu’à destination), mais elle n’est généralement pas suffisante pour retrouver son chemin. Il faut en effet présenter des capacités de navigation (une carte) pour établir sa position actuelle par rapport aux points de références. En effet, à quoi servirait votre boussole si vous ne saviez pas où vous êtes par rapport à votre maison ?…

Des aimants plein la tête ?!
Si les premières expériences de Kramer ont montré l’importance du Soleil comme boussole, elles ne rendent pas compte de la capacité d’orientation des oiseaux par temps couvert ou de nuit. En 1968, Wolfgang Wiltschko propose la théorie de la boussole magnétique, supportée par de nombreuses manipulations de champs magnétiques autour des oiseaux ou de lâchers d’oiseaux à des sites présentant des anomalies magnétiques. Des hypothèses sont émises pour expliquer ces phénomènes d’orientation par le champ magnétique terrestre, en particulier l’utilisation de la rhodopsine, molécule du système visuel. L’engouement pour la théorie magnétique est telle que ses plus fervents n’hésitent pas à passer au « tout magnétique » ! Le magnétisme servirait donc de référentiel à un système à deux coordonnées basées sur les variations locales du champ magnétique terrestre. D’autres mécanismes égayent les âpres discussions des chercheurs sur ces phénomènes d’orientation, comme l’utilisation de la voûte céleste. L’implication de la rotation des étoiles est ainsi mise en évidence par des expériences réalisées dans des planétariums. D’autres chercheurs étudient aussi l’importance potentielle de systèmes de références tels que la Lune, la lumière polarisée à l’aube, le vent ou encore les infrasons…
La technique sort le bec de l’eau
Pendant que les scientifiques étaient occupés à débattre des questions de magnétisme, l’idée que les oiseaux pourraient s’orienter par l’olfaction a fait son chemin. Le fait que les oiseaux aient du flair n’est pas si surprenant si l’on songe à la taille du bulbe olfactif par rapport au reste du cerveau chez certaines espèces. C’est donc dans les années 1970 que des auteurs comme Hans Wallraff et Floriano Papi construisent le concept de carte olfactive à la suite de leurs expériences chez les pigeons. Cependant, des biais induits par les repères visuels sont autant de difficultés expérimentales qui ne permettent pas de valider complètement cette hypothèse. C’est pour cette raison que des auteurs se tournent vers des modèles d’études plus appropriés pour appréhender ces questions d’olfaction : les oiseaux de mer. Depuis les années 1990, des équipes travaillent en Antarctique sur les pétrels et les albatros. A l’aide de nouvelles technologies de suivi par satellite, ils dressent un bilan en faveur de l’hypothèse d’olfaction. Ainsi, les oiseaux des mers du sud auraient du nez, pour pouvoir remonter jusqu’aux zones de nourrissage, et pour ensuite retrouver leur chemin jusqu’au nid ! Bien que tous ces mécanismes fondés sur les odeurs, le Soleil, le magnétisme, etc. aient été étudiés de manière séparée, il est raisonnable de penser que chez beaucoup d’espèces plusieurs d’entre eux ont été sélectionnés simultanément. Des perturbations climatiques comme les tempêtes peuvent aussi être à l’origine de dérives accidentelles par rapport à la trajectoire normale. C’est ainsi que certains auteurs rapportent des accidents de masse impliquant entre 200.000 et 750.000 individus ! Certains égarés font aussi parfois le plaisir des ornithologues, qui, après une rencontre opportune avec un oiseau rare venu des lointaines contrées, sont heureux d’ajouter une coche à leur « tableau de chasse ».
A l’heure des changements globaux, nos migrateurs vont-ils voyager au pifomètre ?
Pour en savoir plus :
Berthold P., Bird Migration, a general survey, , 2nd
Ed. Oxford University Press, Ornithology Series,
2001.
Bonadonna F., Benhamou S., Jouventin P. 2003.
Orientation in “Featureless” Environments: The Extreme
Case of Pelagic Birds in Avian Migration (ed.
Berthold P., Gwinner E., Sonnenschein E.), pp. 367-
377, Berlin: Springer.
Romain
Des shifts et des hêtres
Le marathon des arbres
Les plantes se déplacent, elles migrent dit-on… Les arbres auraient-ils des jambes alors ? Non, mais ça ne les empêche pas pour autant de gagner des contrées plus à leurs goûts lorsque le soleil brûle un peu trop et que les sources se tarissent !
Les plantes se servent du vent, des hommes, des animaux à l’echelle du millénaire et plus pour leurs migrations. Durées, rares centenaires que nous sommes, que nous ne pouvons appréhender à leurs justes valeurs. Pas évident d’imaginer ces grands dieux centenaires bien ancrés dans le sol par de puissantes racines, prendre la poudre d’escampette !
Au regard des 11.000 dernières années, lorsque le manteau neigeux ou les glaciers se retirent, c’est une véritable cohue des essences thermophiles (qui kiffent le chaud, ndlr) vers les hautes altitudes et latitudes qui s’est produite ! Aujourd’hui le phénomène s’accélère avec l’augmentation des températures, premières claques des changements globaux, les arbres continuent leur ascension.
De récentes simulations attestent que certains arbres à feuillage caduc, tel le chêne sessile, peuvent dès à présent s’installer sur la ceinture subalpine. Quant aux conifères, ils sont attendus en zone alpine comme poussés vers le haut par leurs envahisseurs eux-même poussés par la température… Bien que dépendante de nombreux facteurs, la limite supérieure des arbres se déplace en moyenne de cent mètres pour une variation de température de l’ordre d’un degré Celsius. Ce faisant, les espèces des hautes altitudes ne vont pas tarder à se retrouver prises au piège sur les sommets, coincées dans un habitat de plus en plus restreint, voire confettiesque (ndlr, Néologisme de la Rédaction). Ainsi, sur les pentes sud des Pyrénées, Pinus uncinata, le pin de montagne est en régression plus que sérieuse !
Il semblerait que les taux de migrations aient ralenti ces 10.000 dernières années, et à qui la faute ? En ligne de mire, la fragmentation des paysages, conséquence directe des actions anthropiques et des changements globaux. Mais la dispersion des pollens et des graines est aussi grande bénéficiaire de nos services puisque en clandestines sous nos espadrilles ou sur les routes des marchés internationaux, les plantes parcourent parfois plusieurs milliers de kilomètre.
Violette
Plume se disperse
Should I stay or should I go now ?
Les déplacements des individus dans l’espace et les mouvements des gènes qu’ils se trimballent à leur insu, ont des conséquences majeures sur la biologie des espèces, pour celui qui s’intéresse à la dynamique des espèces et leur adaptations. Mais, en retour, comment l’évolution façonne-t-elle la propension des individus à se déplacer ? Quel intérêt évolutif y-a-t-il à aller voir ailleurs…l’herbe est elle toujours plus verte chez le voisin ?
Cette question occupe une bonne part des recherches théoriques en biologie évolutive. Le fait de se déplacer est pour un individu un trait dit d’histoire de vie [1] comme un autre, que l’on appelle couramment “dispersion”. La dispersion, pour un biologiste de l’évolution, exclue certains petits déplacements décidés par l’individu pour des raisons claires : fuir le feu, aller vers un point d’eau qu’il a repéré, etc. Dans un esprit similaire, les mouvements pendulaires journaliers, par exemple pour aller au boulot, ne sont pas décomptés dans les mouvements humains. Dans ces cas, l’intérêt du mouvement est évident. Ici, nous allons plutôt tchatcher de tendances héréditaires à avoir ou non la “bougeotte”.
La dispersion concerne aussi bien les organismes mobiles que les organismes immobiles ! Chez ces derniers la dispersion se produit souvent à des stades juvéniles (oeufs, larves) voire carrément précoces (par exemple les cellules reproductrices, comme le méchant pollen qui fait le pif tout rouge et la fortune des allergologues).
Punkrock et autostop
Pour comprendre l’intérêt de la dispersion, il est utile de prendre le raisonnement inverse et se demander quels inconvénients il y a à disperser. Ces inconvénients sautent bien vite aux yeux avec un raisonnement anthropocentré. D’une manière générale, partir de chez soi réclame un effort supplémentaire (carton gribouillé «Paris SVP », pouce tendu et short aguicheur, ou ces jolis parachutes appelés aigrettes, sur les graines de pissenlit), que l’on économiserait volontiers. D’autre part, le voyage en lui même peut être pénible ou risqué (détournement de l’avion avec une gomme, ou mortalité accrue des bébés hérissons en milieu routier).
Enfin, pissenlit ou autostoppeur, même galère quand on part : on se sait généralement pas où on va atterrir. Il est possible qu’en arrivant on ne parle pas la langue (Paris), ou qu’il fasse plus froid que prévu (Paris). C’est a fortiori le cas pour les plantes et les animaux: ils peuvent se retrouver dans un milieu auquel ils ne sont pas bien adaptés, voire carrément invivable. Parfois, le simple fait d’être un immigrant quelque part fait que l’on nous regarde d’un oeil suspect: c’est le cas chez plusieurs animaux sociaux chez lesquels les nouveaux venus n’ont pas la bonne « odeur », et se retrouvent mis sur la touche. Et y a pas de CV anonyme qui tienne !
Tous ces facteurs constituent ce que l’on appelle le « coût de la dispersion ». Bref, le If I leave it could be double comme les Clash l’avaient compris. Alors pourquoi partir malgré tout ?
Eh bien tout simplement parce que…if I stay it will be trouble. En gros, s’il y a plein d’inconvénients à rester sur place, ces inconvénients finissent par être plus forts que le coût à la dispersion, et disperser devient globalement bénéfique.
De l’intérêt d’être volage…
Premièrement, disperser permet de « répartir les risques ». Imaginons que les habitats soient sujets à un risque, même faible, de catastrophe (éruption volcanique, tsunami…). Si un individu et ses descendants restent indéfiniment sur place, alors un jour ou l’autre ils seront rayés de la carte. En revanche, si ils dispersent, alors ils seront répartis dans différents habitats et une partie d’entre eux échappera à toute catastrophe. Cette explication suppose donc que l’environnement n’est pas stable.
Dans la même veine, si les ressources locales (place, nourriture…) sont limitées et que des perturbations libèrent de temps à autre des ressources à certains endroits, alors les « familles » qui dispersent peuvent se retrouvent très vite à habiter dans des milieux de mauvaise qualité (saturés, pauvres en ressources, sujets à des maladies épidémiques…). Celles qui dispersent en revanche pourront se dorer peinard la pilule au soleil, dès que de la place aura été libérée quelque part. Au final, ces dernières auront une meilleure valeur sélective: l’intérêt à disperser compense les coûts, et le comportement « je disperse » peut apparaître et se raffiner. Remarquez que les deux facteurs précédents sont des facteurs purement démographiques, liés à la dynamique des populations.
Il existe d’autres facteurs qui favorisent la dispersion qui sont purement d’origine génétique, et qui sont donc moins intuitifs à saisir. En particulier, il y a ce que l’on appelle la « sélection de parentèle ». Imaginons que les habitats aient une quantité de ressources limitée, mais que tous se valent et que rien ne vienne les déranger au fil du temps. Dans ce cas, aucune des deux raisons précédentes ne peut expliquer la bougeotte.
Mais…un individu qui reste sur place se retrouvera en compétition avec des individus qui lui sont apparentés (ses frères, soeurs et cousins, qui eux non plus n’auront pas dispersé). En d’autres termes, il se battra contre des individus qui ont essentiellement les mêmes gènes que lui. A l’opposé, un individu qui disperse sera en général en compétition avec des individus qui lui sont étrangers. Une subtilité, intellectuellement palpitante : les gènes qui causent la dispersion réussiront en moyenne mieux que les autres simplement par qu’ils évitent de se battre entre eux !
En d’autres termes, même si un individu n’a pas d’intérêt à disperser, ses gènes le lui commanderont. Le même argument s’applique pour la compétition entre parents et enfants. Vous regarderez Tanguy et la lionne qui chasse ses lionceaux d’un autre oeil désormais ! Enfin, un autre facteur génétique peut favoriser la dispersion : la dépression de consanguinité.
Ainsi, disperser évite de se reproduire avec des individus proches, avec tous les risques que cela entraîne… C’est la cause principale qui justifie les politiques de mouvements des chercheurs dans le milieu scientifique, en particulier chez les mathématiciens, mais il s’agit là d’éviter la consanguinité intellectuelle bien sûr [voir page centrale, article PPOUM].
L’ensemble des facteurs mentionnés avant, et bien d’autres que l’on a omis permettent de déterminer la stratégie de dispersion « optimale », que l’on appelle ESS pour Evolutionary Stable Strategy. Cette stratégie est la meilleure, dans le sens ou elle ne peut se faire battre par aucune autre stratégie.
C’est un peu le Graal que recherchent les biologistes de l’évolution, peut être parce qu’ils en ont eu marre d’entendre les Clash brailler sur trois accords.
[1] Les traits d’histoire de vie regroupent tout ce qui touche de près à l’histoire naturelle des espèces, de la naissance d’un individu à sa mort. Age de première reproduction, vitesse de croissance, nombre d’enfants à avoir, quand commencer à vieillir, etc. Ils permettent d’observer et d’étudier des compromis adaptatifs du type : « je ne peux pas à la fois me reproduire très vite et être super costaud pour défendre mon harem ».
Vincent C
Perspectives
Une mobilité imposée demain comme hier
Je me présente : Garance. 30 ans de “mobilité” derrière moi et la même chose devant. Présentement, précaire à durée indéterminée. Je vais, je viens ici et là, comme les oiseaux migrent au printemps là où il y a de quoi manger.
Là, je vous écrit une bafouille rapide parce que mon patron va bientôt arriver.
Depuis mon enfance, j’ai grandi dans la «mobilité», ballottée de là où je suis née à l’école primaire (10 km), puis au collège (20 km) et au lycée (30 km). Ma passion, c’était la biologie cellulaire. Passer ma vie à observer les cellules : un rêve (oui, je suis une contemplative) ! Pour augmenter mes chances d’un avenir radieux, je suis partie à 250 km de chez mes parents, là où il y a le pôle de compétitivité. J’ai appris mes cours sans réfléchir (à quoi ça sert, quelle histoire des sciences, etc)… Comme une oie à gaver sans que cela ne m’empêche de continuer ma migration, à la recherche d’un futur serein.
Je suis ensuite partie quelques années en Angleterre comme 1500 autres thésards français (et 2500 post-doctorants sachant qu’on forme environ 10000 doctorants par an en France). Et comme l’amour ne tient qu’à un fil, j’ai quitté mon amoureux et mes ami-e-s pour faire un post-doc aux États-Unis comme près de 4000 autres scientifiques par an . Mais qu’importe pour les puissants, l’amour n’est pas rentable… Ce qu’il faut, c’est les preuves de ma dévotion à la Sainte productivité ! Ah ! En ayant fait du droit ou de la gestion, je n’aurais pas été obligée de m’expatrier (seuls 7 % des docteurs font des post-docs contre 59 % en chimie et 47 % en biologie).
Pour les pays occidentaux, les post-docs étrangers représentent un atout majeur pour la recherche : ils augmentent le revenu national puisqu’ils mangent, ils consomment et payent des impôts directs et indirects (c’est la «bonne» immigration).
Par ailleurs, la nation réalise une économie substantielle, les post- docs représentant une main d’oeuvre qualifiée peu coûteuse (pas de frais pour leur formation passée et pas de suivi de l’individu durant toute sa carrière). Enfin, ils permettent une (supposée) augmentation de la productivité car les post-docs sont mis sous pression sur des projets à court termes, soumis au glaive de la non-reconduite du contrat de travail comme tous les gens en CDDs. Des vrais intérimaires, qui ne prennent
pas ou peu de vacances, etc. Pire encore, ils engendrent une macabre compétition avec l’ensemble de la main d’oeuvre disponible dans le monde entier ! D’ailleurs, comme par hasard, la mobilité est l’un des points de l’accord généralisé du commerce des services (AGCS mode 4 : mouvement des personnes physiques).
Notre avenir comme notre passé (voir nos aïeux délocalisés des campagnes vers la ville) sont donc dirigés par la mobilité : géographique nationale et internationale, thématique, institutionnelle et fonctionnelle.
La vie personnelle devra suivre, coûte que coûte.
« L’objectif est de parvenir à une sélection des chercheurs, à fin de recrutement, en deux étapes : après un premier stage post-doctoral réalisé, sauf exception, à l’étranger (et, dans tous les cas, dans le cadre d’une mobilité géographique et thématique effective), et à l’issue du contrat de recherche.
Ce mode de recrutement permet à l’institution d’évaluer les capacités réelles d’autonomie du chercheur, difficiles à apprécier s’il a évolué uniquement dans des laboratoires prestigieux (effet cocooning), et au jeune chercheur de s’assurer de son réel désir de poursuivre une carrière dans la recherche ».
Comme si, après des études loin de chez moi, après une thèse chez les anglais, un post-doc chez les américains, je n’étais pas « assurée de mon réel désir de poursuivre »…
Ces patrons de la recherche ne nous cacheraient-ils pas leur désir de pouvoir et de soumission derrière les faux arguments du pragmatisme libéral ?

Le collectif « Personnels contre la Précarité — Organismes de recherche et Universités de Montpellier » (PPOUM) s’est constitué au printemps 2006 suite à la mobilisation des personnels de la recherche. Le collectif du PPOUM est né à l’université MontpellierII (fac de sciences) mais s’est donné comme objectif de regrouper l’ensemble des personnels de toutes les universités de Montpellier. Par « personnel », nous entendons tous les personnels, titulaires ou précaires, qui se battent contre la précarité.
( voir le site web http://www.alternatives34.ouvaton.org/ppoum/ppoum.html )
Geronimo Diese
Garance Peregrina
Rencontres
Voyage à bord du Taheke
L’association Taheke est née d’une rencontre intergénérationnelle et d’une volonté commune d’agir pour notre planète et l’humanité, dans un sens éthique incontournable… à travers 20 conférences, dans 20 pays, un tour du monde à la voile pour et par la promotion du cuiseur solaire.

Plume: Qu’est-ce que le projet Taheke, et quelles sont les étapes du projet ?
Taheke: La première étape est de finir la rénovation du bateau et de « l’armer » pour une expédition autour du monde : cela nécessite de le réviser de la cale au pont dans les moindres détails.
En parallèle, la diffusion de nos objectifs devient primordiale pour se faire connaître, solliciter des partenariats, faire appel aux dons et surtout aux adhésions.
Ainsi l’expédition dépend des aides financières pour sa réalisation.
La seconde étape tient à créer un réseau qui puisse s’étendre à l’international et ainsi rassembler les personnes conscientes des efforts à fournir pour l’avenir de la Belle Bleue.
P: Peut-on vous appeler les Tahekenautes ?
Taheke: Certes l’expression est assez juste mais la réponse est négative. Taheke est le nom du bateau et nous ne sommes que marins à son bord et membres de l’association du même nom. Il y a bien les royalistes, or notre reine est la mer. Si l’on porte notre respect et notre attention au bateau, alors il nous le rendra en tenant bon la vague et le vent.
P: Comment vous est venue cette idée de promouvoir les cuiseurs solaires ?T: Les témoignages de la déforestation en Afrique impliquent d’une part les industriels avides sans plan éthique de développement, et d’autre part la population nécessitant des moyens de chauffage et de cuisson pour la cuisine. Les régions du monde touchées par le fléau de la déforestation bénéficient d’un bon ensoleillement sur l’année. Leur donner la technologie du solaire thermique est un gage de partage qui vise à leurs offrir des solutions et à les sensibiliser aux énergies renouvelables. Par conséquent notre action tend vers une éducation à l’environnement et commence dès le départ ici en France. L’idée des cuiseurs permet des économies d’énergie, de diminuer l’émission des gazs à effet de serre et de plus, préserve la qualité des aliments. Nous sommes convaincus qu’ils peuvent participer à la lutte contre la déforestation. Les exemples d’actions similaires ne manquent pas et certains ont échoué. Adoptons des changements chez nous avant de les promouvoir à l’étranger. Notre action commune déterminera le succès de l’expédition.
P: Comment fonctionne l’association, et comment participer à cette grande aventure ?
T: Pour le moment, son fonctionnement s’appuie sur les trois membres d’équipage par leur travail et leur investissement. Vous pouvez contribuer au projet en devenant bénévole et oeuvrer ainsi à nos actions, nous publierons prochainement la liste des bénévoles sur le blog. Par ailleurs, chaque personne consciente de l’état de l’environnement planétaire et partageant notre envie d’agir peut diffuser notre appel et les objectifs de l’association dans son entourage. Enfin, tous ceux et celles qui veulent adhérer peuvent envoyer un timbre du siège social de l’association sans oublier de mentionner leur nom et adresse.
Propos recueillis par Romain
Une araignée au plafond ?
Rencontre avec Rosemary Gillespie
Rosemary Gillespie est professeur à l’université de Berkeley, Californie, USA, et est titulaire de la chaire d’entomologie. Elle y dirige également le Essig Museum of Entomology. Elle est au Centre d’Ecologie Fonctionnelle et Evolutive (CEFE), Montpellier (34), pour un congé sabbatique d’une année. Ses travaux de biologie évolutive et de biogéographie insulaire font mondialement référence.
Plume: Rosemary, votre principal centre d’intérêt est la biogéographie insulaire, kézaco ?
Rosemary Gillespie: Cela consiste à observer et comprendre comment les communautés s’assemblent et ce, à l’échelle évolutive. La biogéographie est la science qui s’intéresse à la répartition géographique des espèces. Personnellement, je travaille sur les îles du Pacifique, et surtout sur les aires de répartition de différentes espèces d’araignées.
P: Pourquoi les îles sont des lieux particulièrement pertinents pour une biogéographe ?
R.G.: Les îles sont des unités « discrètes ». On peut définir exactement ses limites, dans la majorité des cas, son âge et depuis quand elle est une île [a contrario des îles continentales, métaphores des habitats potentiels séparés, ndlr]. On peut donc espérer comprendre plus avant les processus à l’oeuvre dans l’assemblage de la biodiversité. Dans les cas des habitats continentaux, il arrive souvent que des « îles » isolées soient réunies, ce qui relativise leur isolement et nous offre des limites, comme celle que j’ai énoncées, bien moins tranchées.
P: Les évènements de colonisation de ces îles très isolées sont rares, parfois uniques, et l’on en parle souvent comme des « laboratoires de l’évolution ». En quoi Hawaï est un modèle de choix pour une évolutionniste ?
R.G.: La première chose est que ces îles sont tellement isolées [Les îles Hawaï se trouvent à 4000 km de la côte ouest des Etats-Unis !, ndlr], que l’on a effectivement de très faibles taux de colonisation. De plus dans le cas d’Hawaï, ce qui est particulièrement intéressant c’est que nous puissions dater avec une grande précision l’apparition de chacune des îles. Ces îles sont arrangées de la plus ancienne -Kauai- à la plus récente -Hawaï-, [par un jeu géologique, les îles sont crées au dessus d’un point chaud qui émet du magma, puis décalées plus au nord par la tectonique des plaques, ndlr]. Nous pouvons donc observer les stades les plus anciens de radiation adaptative et d’assemblages de communautés, et les stades très jeunes, Hawaï n’a que 3 millions d’années !

C’est Mendel qui a découvert les lois de la génétique
P: Pouvons-nous dire que nous avons des instantanés (= snapshots) d’évolution ?
R.G.: Oui, mais il faut le faire en ayant conscience que le taux d’évolution n’est pas le même selon le groupe biologique que l’on considère. Chez les criquets par exemple, c’est la sélection sexuelle qui dirige le processus de spéciation, elle arrive dont très rapidement. Par exemple sur Hawaï, il y a déjà une grande diversité de criquets, car en effet, ils utilisent des signaux sonores pour se localiser et se reproduire ! Pour les araignées que j’étudie, la situation est différente. Sur Hawaï, on y observe des populations et petits à petits il y a « apparition » des espèces. Dans ce cas là, on peut observer les traces de radiation adaptative, car elle n’est pas masquée par la sélection sexuelle et que l’on a l’occasion d’observer ce long processus en continuité en explorant des îles plus anciennes, à Hawaï. Dans le cas des criquets par exemple, la radiation adaptative ne semble être qu’un « sous-produit» de la sélection sexuelle, alors que pour les araignées, cela semble être la première chose qui se produise.
P: Rosemary, si vous étiez Dieu, et que vous puissiez à la fois modifier à votre guise l’emplacement des îles et explorer les temps évolutifs…?
R.G.: (Rires). En fait des pièces du puzzle restent manquantes et cela est probablement dû à l’occupation des îles par l’homme. En effet, l’archipel d’Hawaï a connu une histoire culturelle très riche avec l’arrivée des Polynésiens. Cependant, on a assisté à de profondes modifications dans les paysages, à la faveur de cette arrivée. De fait, nous ne disposons que d’une assez mauvaise image de ce que pouvaient être les îles Hawaï « avant ». J’aimerais beaucoup voir ce qu’étaient ces îles vierges de toute occupation humaine. Peut- tre pourrions-nous observer et comprendre beaucoup de choses, et rassembler les pièces manquantes de notre puzzle évolutif… si nous pouvions le faire, je crois que ce serait très excitant !
Rosemary Gillepsie ( Crédits Photos-Rod.Page )P: Quelle est la situation des jeunes doctorants aux Etats-Unis ?
R.G.: Je crois que le contexte est assez différent. En fait il y a une multituded’options pour eux. Beaucoup espèrent enseigner dans les grandes universités, très reconnues, etc. En fait, la plupart arrivent à décrocher un poste – assez rapidement – dans un collège. A partir de ce moment là, ils peuvent évoluer plus facilement vers des postes universitaires. La situation, est pour eux très différente, de celle que je connais en Europe.
Radiation adaptative : Évolution d’une variété d’espèces à partir d’un ancêtre commun. Chaque espèce est adaptée à une niche écologique donnée et les descendants évolutifs peuvent être d’aspects très différents de leur ancêtre, et même les uns des autres.
Spéciation : Processus évolutif (et non pas divin) selon lequel de nouvelles espèces apparaissent. Le « temps » pour une spéciation est assez court dans le cas de la sélection sexuelle - le sexe est souvent un turbo évolutif - voire très long dans le cas d’une spécialisation écologique : « Tiens je préfère manger ce truc là que celui-ci, et dormir sous cette plante là plutôt que sous ces cailloux. »
Sélection sexuelle : Elément souvent majeur de l’évolution des espèces introduit par Charles Darwin, et distinguable de la lutte pour la survie des individus. On dit qu’elle est intra-spécifique et sexe-dépendante. En effet, elle joue sur les individus d’une même espèce, et qu’elle est différente suivant le sexe : les garçons souvent parade sous l’oeil aguicheur des filles, qui bien souvent font le choix. Liée directement à la reproduction, son effet est souvent assez percutant !
Propos recueillis et traduits par Vincent
La Recherche Fun
La fragmentation du paysage
Cendrillon prit sa quenouille et son ami l’écologiste du paysage. Bras d’ssus, bras d’sous vers les frais bocages, il lui conta fleurette, avec de douces paroles : démembrement, allopatrique, rétroactions, réponse interne, forçage, etc. Petit éclairage la jambe légère et l’oeil polisson…
La fragmentation du paysage trouve son origine dans des processus écologiques autant que socio- économiques. La fragmentation est une propriété de certaines structures spatiales lorsqu’elles sont divisées en zones non jointives. Cette propriété appartient à un cadre plus large, que l’on nomme « l’hétérogénéité », et qui est un champ d’étude très actif en écologie (du paysage) notamment. Parmi ces paysages hétérogènes, on distingue les mosaïques avec une forte fragmentation de celles avec une faible connectivité (même si l’intersection des deux n’est pas nulle). Plusieurs indices ont été proposés pour quantifier ces propriétés spatiales et surtout pour les relier à ce que l’on sait des fonctionnements « socioécologiques » des paysages.
Quel est l’intérêt d’étudier la fragmentation ?
Sur quoi nous renseigne-t-elle ? La réponse est double : il y a un intérêt « interne » et un intérêt « externe » au paysage. Les structures fragmentées (et d’autres) ont en effet porté à l’attention des écologues qu’elles pouvaient fortement influencer les processus qu’elles accueillaient. On a par exemple démontré qu’un paysage agricole ou forestier fragmenté contraint les flux de matières et les mouvements d’organismes vivants (individus) qu’il abrite. Ces éléments se meuvent plus facilement au sein de certains habitats homogènes que dans un habitat entrecoupé. Cela définit notre besoin externe au paysage à étudier sa fragmentation. Un besoin plus interne au paysage viserait à comprendre sa fragmentation, étude qui est restée plus marginale jusqu’à aujourd’hui. La fragmentation peut trouver son origine dans des décisions humaines, quand l’homme démembre des parcelles agricoles, ou dans des forces naturelles (nommés forçages), quand la colonisation d’une espèce végétale recouvre progressivement un sol nu. Ajoutons que ces fragmentations opèrent à différentes échelles spatiales et temporelles simultanément, ce qui rend l’étude de cette propriété difficile. En définitive, on peut modestement affirmer que l’on ne comprend pas bien comment, et encore moins pourquoi, un paysage est fragmenté.
Des paysages en équations
Observations, théories et modèles se complètent pour donner une interprétation de la fragmentation d’un paysage. Dans ce contexte scientifique, les observations écologiques et sociologiques, comme les théories géographiques par exemple, ont une longueur d’avance sur les modèles de paysages. De tels modèles sont encore modestes et relèvent de grandes classes : les modèles explicites et les modèles neutres de paysages. Tandis que les premiers simulent explicitement les mécanismes qui guident le paysage pour aboutir à des évolutions de mosaïques réalistes, les seconds tentent au contraire de s’en passer et utilisent des fonctions (majoritairement) aléatoires pour comprendre en quoi les paysages observés s’en éloignent. Ces modèles neutres sont dans la lignée directe des « tests d’hypothèse nulle » employés dans d’autres disciplines et pourront sans doute un jour aider à mettre les paysages en équations, un objectif encore hors de notre portée aujourd’hui. Nous savons au moins que le paysage est un objet (et non seulement une échelle) qui n’est pas en équilibre (mode stationnaire) et qui subit des rétroactions (processus non-linéaires) continuelles. Dans ce sens, c’est un objet complexe. Signalons pour terminer qu’il est délicat de porter un jugement sur la fragmentation, comme on est souvent tenté de le faire. Cette propriété est associée dans notre esprit à un tort fait à la nature : perte d’esthétisme, nuisance la biodiversité par une réduction de l’habitat, etc. N’oublions pas pourtant que c’est cette fragmentation qui nous a donné naissance : la naissance d’une espèce se fait souvent par spéciation allopatrique[1], suite à la division de son habitat à des échelles spatiales variées.
Tachons donc de garder la bonne mesure.
[1] spéciation sympatrique : selon ce mode de spéciation, des populations initialement interfécondes évoluent en espèces distinctes car elles sont isolées géographiquement.
Cédric
Todo sobre mi mar
La mer d’Aral
Ou comment tirer bénéfice d’une catastrophe écologique …
Des balançoires qui rouillent, des femmes qui accouchent d’enfants malformés, des bateaux échoués, de vastes étendues stérilisées par le sel… Il règne une atmosphère de fin du monde dans cette partie de l’Asie centrale autrefois recouverte par la mer d’Aral. Partagée entre le Kazakhstan au nord, et l’Ouzbékistan au Sud, la mer d’Aral, étendue d’eau autrefois grande comme le Portugal, est aujourd’hui un petit lac salé qui se dessèche au milieu du désert. Cette mer intérieure fournissait une pêche importante et tamponnait de son humidité, l’aridité des steppes environnantes. Dans les années 1960, l’URSS annonçait à grand fracas le détournement des deux principaux affluents de la mer d’Aral afin de produire du riz et du coton en plein désert.
Une grande victoire (sic) du peuple soviétique !
45 ans plus tard, c’est un Tchernobyl écologique qui s’est produit et la mer d’Aral a perdu 80% de ses eaux par évaporation. La diminution d’évaporation rend le climat de la région encore plus sec, en diminuant la quantité de précipitations. Les eaux résiduelles, saturées en sel et produits chimiques, ont terrassé la faune aquatique. Seules quelques crevettes coriaces et une étrange espèce de sole (introduite) ont su résister. Les 60.000 pêcheurs de la région sont aujourd’hui chômeurs. Ils auraient pu se reconvertir dans l’agriculture, mais les vents balayent les surfaces desséchées, emportant ainsi le sel sur les terres environnantes et les rendant stériles. Le bétail se désaltère dans des mares toxiques et mange aussi du fourrage salé, et passé au défoliant. Les anciens ports prospères sont aujourd’hui des villes empoisonnées, où sévissent de graves maladies. Certains habitants ont fui les lieux, ils sont des réfugiés écologiques. Mettre un frein à l’agriculture intensive dans la région ? Jamais ! A l’époque l’Ouzbékistan est le deuxième pays producteur mondial de coton.
En 1995, les habitants d’Aralsk, autrefois grand port de pêche, se sont mobilisés pour sauver ce qui restait de la petite mer d’Aral (partie nord de l’ancienne mer). Après avoir rassemblé l’argent nécessaire, ils ont élevé une digue de sable et de roseaux pour empêcher l’eau de se déverser dans la grande mer d’Aral insuffisamment irriguée par l’Amou-Daria, un des deux fleuves qui aliment(ai)ent l’Ouzbékistan. Le niveau dela petite mer d’Aral est alors remonté de plusieurs mètres et tout un écosystème est réapparu. La digue a cédé en 1999 mais cette expérience malheureuse a stimulé plusieurs bailleurs de fonds internationaux en particulier la Banque Mondiale.
La Banque Mondiale ne construit pas en sable.
En 2003, celle-ci a ainsi subventionné la construction d’une digue en béton pour permettre le sauvetage de la petite mer d’Aral. Réduite à une peau de chagrin par l’agriculture intensive et l’absence de coopération entre états, la mer d’Aral pourrait trouver son salut en ses habitants. L’impulsion initiale donnée par la population d’Aralsk a trouvé un écho au sein d’organisations internationales, mais ne résout en rien la disparition dans un proche avenir de la grande mer d’Aral et la précarité de la petite.
Carnage suivant !
Caro et Marco
Science sans philo décime
Rencontre avec Francis Hallé
Francis Hallé a enseigné 25 ans à l’université des Sciences de Montpellier. Sa spécialité, ce sont les forêts tropicales et les arbres qui y poussent. Vulgarisateur de sciences, et particulièrement du végétal, il est l’auteur -entres autres- de Éloge de la Plante, et plus récemment de Plaidoyer pour l’arbre. Il est le co-fondateur du Radeau des Cimes, mission d’exploration de la canopée, grâce à un radeau à air chaud.
Son sourire enjoué nous invite dans son bureau, avec vue sur la mer et les écureuils, où il nous fait l’honneur d’une entrevue pleine de sympathie.
Plume: Francis, dans Éloge de la Plante vous parlez non pas de l’impossibilité de comparaison entre plantes et animaux, mais de son approche délicate…
Francis Hallé: Effectivement, je ne pense pas que la comparaison soit impossible, je pense que c’est très important mais qu’il ne faut pas le faire à la légère. Le principal élément qui m’ait frappé ce sont qu’aux grandes questions de l’existence, les plantes et les animaux aient trouvé des solutions différentes, voire aussi éloignées que possible. Par exemple, bien qu’il faudrait nuancer ce propos, les unes sont fixées et les autres mobiles. Les uns reçoivent l’énergie par une surface interne, les autres par une surface externe.
Les animaux privilégient de petites surfaces par rapport à leur volume, les plantes ont elles de grandes surfaces d’échange relativement à leur volume. Ce sont vraiment des solutions opposées. Cette comparaison avait déjà été esquissée mais de façon timide par certains auteurs, mais j’ai mené cette comparaison assez en détail, et le débat qui a suivi nous a amené quantité d’autres éléments.
P : Peut-on parler de parasitisme du règne animal envers le règne végétal ?
F.H.: Non, le mot qu’il convient d’utiliser est prédation. S’il n’y avait pas les plantes, qui sont à la base de la chaîne alimentaire, les animaux, et nous-mêmes ne serions pas là pour en parler.
Psychologiquement c’est intéressant car dans un certain imaginaire, comme les plantes se font manger, alors elles n’ont pas grande importance et si elles sont vaincues dans cette histoire, c’est qu’elles méritent de l’être.
Cette tradition est tenace : Albert Vandel, professeur de biologie à Toulouse, maintenant décédé, dans L’homme et l’évolution écrit : « Le règne végétal, cette formidable évolution régressive ». Ah, mais il se fout de moi ce collègue ! (rires). En réalité, les animaux sont dépendants des plantes, je trouve que la victoire est du côté de plantes.
P: Une autre notion que vous développez dans Éloge de la plante, c’est la notion d’individu. Finalement quand on dit n Francis Hallé, du bout de l’orteil à la pointe des cheveux, c’est le même individu, qu’en est-il pour les plantes ?
F.H.: Ce terme d’individu est bien adapté aux individus libres et mobiles, il ne l’est pas pour les végétaux ou les coraux par exemple. En réalité il faut regarder ce que signifie étymologiquement individu : cela signifie indivisible.
De fait, si je prends un animal et que je le divise en deux… c’est terminé pour lui. Vous savez bien qu’avec les plantes ce n’est pas ça. Si vous coupez une plante, vous avez deux plantes. Donnez moi un sécateur et suffisamment de temps et je vous fait un million d’arbres à partir de celui-là (en montrant du doigt un fier marronnier qui n’en mène pas large).
De plus, les arbres ne semblent pas avoir les mêmes génomes si l’on considère tous les axes. En quelque sorte, un arbre est une collection de génotypes (=d’individus génétiques, ndlr).
Ceci étant j’ai beaucoup de collègues qui me disent : « Mouais, mais toi Francis tu fais de la philosophie… », et pour eux c’est très péjoratif de faire de la philosophie. Et bien passez-moi l’expression, mais moi ces gens là je les emmerde, car la philosophie j’y tiens ! Cela va même plus loin, un scientifique qui ne fait pas de philosophie, et bien moi, je m’en méfie, car je vois bien où cela peut mener…
P: Francis, durant les années 1980, vous avez imaginé le Radeau des Cimes, un aéronef capable de se poser sur le dessus des arbres, ce que l’on appelle la canopée.
F.H.: D’abord on est trois là dedans. Il y a d’abord un pilote qui est vraiment le top en matière de pilotage d’engins à air chaud. Il y aussi un architecte sans qui nous n’aurions rien pu faire. Moi je suis le biologiste dans cette affaire qui a définit le cahier des charges.
En fait la canopée est une surface qui ne porte pas beaucoup, à l’instar de la neige fraîche. Mais marcher sur la neige on sait faire ! Il suffit d’agrandir la surface de contact. On s’est dit qu’en s’appuyant sur une grande surface, en nous posant sur une douzaine d’arbres à la fois, nous pourrions nous poser sur la canopée, mais ce ne fût pas une mince affaire, croyez-moi ! La canopée est le milieu le plus riche en terme de biodiversité. Mes collègues américains en parlent comme le berceau de la vie. C’est tout à fait épatant, posez les pieds là-dessus et vous ne l’oublierez jamais.
P: Parlez nous de ce que vous avez découvert là haut…
F.H.: Tout d’abord il y a des centaines de scientifiques de plusieurs dizaines de nationalités différentes qui sont venus sur le Radeau des Cimes… et je serais tout à fait incapable de vous dire tout ce que l’on a pu découvrir, c’est incroyable !
Pour la partie biologie, on a mis en évidence une hétérogénéité génétique au sein du même arbre, ce qui était assez inattendu.
En termes de molécules bio-actives, potentiellement utilisables par l’industrie pharmaceutique, on s’est rendu compte qu’elles étaient en nombre cinq à six fois supérieur en « haut » qu’en « bas ». Le problème c’est que je constate une certaine logique moutonnière dans ces grandes entreprises pharmaceutiques. Pour l’instant, ils n’en sont pas à l’exploration des molécules naturelles, mais à ce qu’ils appellent la chimie combinatoire, c’est à dire qu’ils combinent ce qu’ils ont déjà. Tout se passe en labo, ils ne prennent pas de risques et dans certains cas cela marche même plutôt pas mal. Toutefois il me semble qu’on ne peut pas faire de vraies découvertes, en ne combinant que ce que l’on a déjà !
Si ces entreprises se remettaient à la quête de nouvelles molécules, elles viendraient là- haut. Cela n’abîme en rien la forêt, et dégage en plus des valeurs ajoutées complètement incroyables : voilà exactement ce dont nous avons besoin pour sauver les dernières forêts primaires.
P: Francis quelle est la vie quotidienne d’un professeur à la retraite ? (On devine vaguement un bureau sous l’amoncellement d’écrits de livres et de dessins…)
F.H.: (Rires) Non, mais c’est très sérieux je suis vraiment à la retraite. Cela veut dire très précisément que je ne fais plus que des choses qui m’amusent. Vous voyez ce que je veux dire…
Propos recueillis par Vincent
Nomos contre logos
Article plaisant avec vue sur la mer
Imaginez-vous votre été… Après la rude étape des bouchons sur l’autoroute dans la voiture en surcharge, il est enfin temps de se sentir en vacances. Et la mer qui s’entrevoit à l’horizon va sans aucun doute contribuer à votre apaisement…
En quittant votre lieu de travail, vous avez aussi quitté la monotonie citadine, la rationalité étouffante que vous impose votre boulot et que vous vous imposez aussi un peu. Peu importe ce que l’on quitte d’ailleurs, le moment est au repos bien mérité alors relaxez-vous !
Vacances à la mer
Je vous rassure tout de suite, et contrairement à ce que pensent déjà certaines personnes, je ne vais pas dénigrer les vacances au bord de l’eau, j’y ai passé trop de temps pour ça. Non, je plante juste le décor pour que vous vous sentiez plus concernés par les abstractions qui vont suivre. Il est néanmoins vrai qu’à Plume! ©, nous pensons que de tels agissements sont très perturbants voire néfastes pour les écosystèmes des coquillages, crustacés, autres espèces plus à plumes ou à poil(s)… si fragiles et remarquables. Car en plus de votre présence il vous faut un logement, un parking, un supermarché, un accès Wi-Fi… ; d’ailleurs vous n’êtes pas le seul à faire ça et, de toute évidence, nous n’avons aucun membre de famille grand propriétaire foncier (en fait, si, un : l’auteur ;-), ndlr).
Sortir la tête de l’eau
Nous arrivons donc pieds nus, grains de sable entre les orteils à la bataille de Plume! © contre les méchants, combat plus connu sous le nom de Logos (ou l’écologie) contre Nomos (ou l’économie). Nous avons d’un côté Nomos dont la présence « on the beach, feet in the sea, cocktail and varech in the bikini »lui apporte de la satisfaction et de l’autre Logos qui, lui, préfère un littoral préservé des dégradations, en particulier celles de son bourrin de frère, Nomos. Bon, parlons économie : pourquoi privilégier une préférence par rapport à une autre ?
Marchons un peu
Sous l’angle de la régulation marchande, qui est censée agir lorsque tu utilises ton argent (ou pour l’application à ce problème, lorsque tu paies tes glaces à l’eau), le gagnant est celui qui est prêt à payer le plus pour l’emporter. Mais la question est loin d’être si simple et cela pour diverses raisons (selon la théorie économique, mais pas seulement). A titre illustratif, un premier problème vient du fait que le recours au marché n’est justifiable que si tous les termes de l’échange ont un prix (argument important de la rhétorique libérale). Ici la solution pour l’emplumé serait de pouvoir payer le vacancier pour qu’il reste chez lui ou pour qu’il soit plus respectueux (puisqu’il ne le fait pas spontanément), ce qui n’est que difficilement envisageable.
La propriété c’est l’envol
Une autre condition nécessaire à la justification du marché est que, pour qu’un prix puisse être fixé, tous les éléments doivent avoir un propriétaire et de ce point de vue, la plage n’appartient pas à quelqu’un, ou plutôt, appartient à tout le monde. En fait, le vrai problème ne vient pas de la définition des droits de propriété car si les deux intervenants pourraient profiter de la vue sans se gêner, nul doute qu’un compromis pourrait être envisagé (la gratuité si on considère des coûts d’entretien nuls) mais il vient des effets de congestion. Bon, les intéressés peuvent se jeter sur le manuel de Microéconomie le plus proche (rubrique économie du bien- être) pour plus de précisions et beaucoup plus de complications.
To be continued…
Mon propos ici est plutôt d’aborder le fait que l’instauration d’un marché (limité en quantités) de droits à profiter de la mer (qui pourraient être achetés par les écolos pour empêcher les autres de venir) ou la distribution de droits de propriété (achats de baleines pour les préserver de la mort) compliquent considérablement le problème alors que ces deux solutions supposent que Nomos et Logos n’arrivent pas à se mettre d’accord tout seul. J’insiste sur le fait que ce constat est le point de départ de la discussion et aucunement un résultat. Bref, la solution retenue en France pour le cas de la construction près de la côte est la Loi Littoral (1986) qui fait régulièrement l’objet d’attaques (car rigide au changement, coûteuse en terme d’opportunités…) et dont les contournements sont fréquents mais qui est fondamentale contre les nuisances,reconnues par tout le monde, d’un marché défaillant.
En attendant mieux …
Jean So
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