Albert Jacquard : Science, Philosophie et Education Bio-hasard ou le hasard : une nécessité ?
jan 20

Article traduit de l’anglais, de John Rennie, paru dans le Scientific American Magazine du 18 juin 2002 . Lien vers l’article original. NdT : Note du Traducteur, petite précision ou recontextualisation.

Les opposants de l’évolution veulent faire une place au créationnisme en décrédibilisant les vraies sciences, mais leurs arguments ne tiennent pas la route.

Quand Charles Darwin introduisit la théorie de l’évolution au travers de la sélection naturelle voilà 143 ans (149 ans aujourd’hui, NdT), l’ensemble des scientifiques n’était pas convaincu mais les preuves massives dans les domaines de la paléontologie, de la génétique, de la zoologie, de la biologie moléculaire, etc. ont peu à peu établi la théorie de l’évolution au-delà de tout doute raisonnable. Aujourd’hui, la bataille a été gagnée dans tous les domaines, excepté dans l’imagination collective.

De manière préoccupante, au XXIe siècle, dans le pays le plus scientifiquement avancé que le monde aie jamais connu (Les Etats-Unis, NdT), les créationnistes parviennent toujours à convaincre des politiciens, des juges et d’autres citoyens, que l’évolution est une théorie fantaisiste et mal appuyée par les faits. Les créationnistes font pressions afin que des idées telles que l’intelligent design (le dessein intelligent, NdT) soient enseignées comme alternatives aux théories de l’évolution dans les cours de science. Alors que cet article est sous presse (article publié en Juin 2002, NdT), Le conseil de l’éducation de l’Ohio est en pourparlers pour l’adoption d’une telle mesure. Quelques antiévolutionnistes comme Philip E. Johnson, un professeur de droit à l’Université de Berkeley en Californie, et auteur de Darwin on Trial, admettent ouvertement que l’intelligent design est soutenu par ses partisans, pour servir de pied de biche et ainsi rouvrir le débat quant à l’enseignement des théories créationnistes en classe [1]. Assiégés, les enseignants (entres autres) se retrouveront de plus en plus à devoir défendre l’évolution et à argumenter contre le créationnisme. Les arguments créationnistes reposent sur une mécompréhension des théories évolutives ou fondés sur des malentendus (quant ce ne sont pas des détournements purs et simples), mais le nombre et la diversité de leurs objections peut dérouter, et même des personnes bien informées.

Pour aider à y répondre à ces objections, la liste suivante réfute certains des arguments “scientifiques” les plus courants contre l’évolution. Il dirigera aussi les lecteurs vers d’autres sources pour des renseignements plus fournis et explique également pourquoi le créationnisme n’a pas sa place dans les salles de classe.

1. L’évolution n’est qu’une théorie. Ce n’est pas un fait ou une loi scientifique.

Beaucoup de personnes ont appris sur les bancs d’école qu’une théorie se situait à mi-chemin entre l’hypothèse et la loi dans un gradient d’incertitude croissante. Cependant, l’usage scientifique du mot théorie est différent. Selon la National Academy of Sciences, une théorie scientifique est « une explication bien appuyée d’un aspect de la nature qui intègre faits, lois, inférences et hypothèses testées ». Ce n’est donc pas la quantité d’études qui change une théorie en loi, une loi étant plutôt une description généralisée de la nature. Quand les scientifiques parlent de la théorie de l’évolution ou de la théorie de la relativité, ce faisant, ils n’expriment donc pas pour autant de réserve à leurs sujets.

De plus, quand on parle de la théorie de l’évolution, signifiant l’idée de la descendance avec modification, on pourrait aussi parler de l’évolution comme d’un fait. La National Academy of Sciences définit un fait comme « une observation qui a été confirmée à maintes reprises et peut, opérationnellement (à des fins pratiques) être considérée comme vraie ». Les archives fossiles, entres autres preuves, témoignent de l’évolution des organismes au cours du temps. Bien que personne n’observe de visu ces transformations, les preuves indirectes en sont néanmoins claires, sans ambiguïté et concordantes.

Par exemple, les physiciens ne peuvent pas voir directement les particules atomiques ou subatomiques, mais peuvent les observer indirectement en étudiant leurs traces dans des chambres à brouillard (cloud chamber, détecteurs de particules, NdT). L’absence de preuve visuelle n’en rend pas pour autant les conclusions des physiciens moins certaines.

2. La sélection naturelle est basée sur un raisonnement circulaire : les plus adaptés sont ceux qui survivent, et ceux qui survivent sont donc les plus adaptés.

« La survie du plus fort » (Survival of the fittest, NdT) est une expression langagière concernant la sélection naturelle, mais une description technique plus précise parle de taux différentiels de survie et de reproduction. Ainsi, personne ne parle d’espèce adaptée ou mal adaptée, mais plutôt au sein de ces espèces de la descendance que peut avoir un individu dans un environnement donné. Déposez une paire de pinsons reproducteurs rapides à petit bec, et un autre couple de pinsons reproducteurs lents et à large bec sur une île aux ressources abondantes en l’occurrence de très nombreuses graines. En quelques générations, les pinsons à reproduction rapide peuvent prendre numériquement l’avantage, et en contrôlant les ressources évincer les pinsons aux plus grands becs. Cependant, si les pinsons aux grands becs peuvent plus facilement écraser les semences, l’avantage peut contrebalancer leur plus long cycle reproductif. Dans une étude sur les pinsons des Iles Galápagos [2,3], Peter R. Grant de l’Université de Princeton a observé ces types de déplacements de population à l’état sauvage.

L’essentiel à retenir est que la valeur adaptative peut être définie sans référence à la survie : les becs les plus larges sont mieux adaptés pour casser les graines, indépendamment du fait qu’il participe à la survie des pinsons dans ce cas particuliers (le raisonnement circulaire proposé pour l’énoncé du point 2. témoigne donc plus d’une mécompréhension ou d’un raccourci volontaire que ce que la réponse que les évolutionnistes formulent n’est tautologique, NdT).

3. L’évolution n’est pas scientifique parce qu’elle n’est ni testable ni falsifiable. Elle propose des explications à des évènements qui n’ont pas été observés et qui ne peuvent pas être reproduits.

Ce résumé bâclé ne tient pas compte des distinctions importantes qui divisent le terrain de l’évolution en au moins deux grands domaines : microévolution et macroévolution. La microévolution a pour objet les changements au sein des espèces au cours du temps ; changements pouvant être préludes à la spéciation, c’est-à-dire à l’origine de nouvelles espèces. La macroévolution elle, étudie les changements des niveaux taxonomiques supérieurs à celui de l’espèce (familles, ordres, embranchements, etc., NdT). Le matériel d’étude de la macroévolution provient souvent des archives fossiles ou de la comparaison des séquences d’ADN utilisés pour reconstruire l’histoire évolutive reliant entre eux les différents organismes (contemporains ou éteints, NdT).

De nos jours, la plupart des créationnistes reconnaissent que la microévolution a été confirmée par l’expérimentation en laboratoire (études cellulaires, évolution expérimentale de plantes ou de drosophiles par exemple) et sur le terrain (comme l’étude de Grant, citée plus haut). La sélection naturelle et d’autres mécanismes, comme des réarrangements chromosomiques, l’association symbiotique et l’hybridation peuvent conduire à des changements profonds dans les populations.

La macroévolution est une science de nature historique, qui conduit à inférer à partir de fossiles et de l’ADN plutôt que de l’observation directe. Pourtant, dans les sciences « historiques » (qui comprennent entres autres l’astronomie, la géologie et l’archéologie, et la biologie de l’évolution), les hypothèses peuvent néanmoins être testées en vérifiant si elles s’accordent avec les preuves matérielles et si elles conduisent à des prédictions sur les découvertes futures. Par exemple, l’évolution prédit qu’entre les premiers ancêtres connus de l’homme (environ cinq millions d’années) et l’apparition de l’homme anatomiquement moderne (environ 100.000 ans), on puisse trouver une succession d’hominidés aux caractéristiques progressivement moins simiennes, ce qui est d’ailleurs le témoignage des archives fossiles). En revanche, on ne doit pas s’attendre, et ce n’est pas le cas, à trouver des fossiles humains dans des strates du jurassique (il y a 144 millions d’années). La biologie de l’évolution établit des prédictions bien plus fines et précises que cela et ses chercheurs les testent quotidiennement.

L’évolution pourrait être démentie par d’autres moyens…si l’on pouvait montrer la génération spontanée d’une seule forme de vie à partir de matière inerte, alors des organismes, des archives fossiles pourraient être attribués à cette génération spontanée. De même, si des extraterrestres ultra évolués revenaient sur terre réclamer la paternité de la vie ou d’espèces particulières, alors l’universalité de l’évolution serait remise en doute. Or, que ce soit pour la génération spontanée ou pour les extraterrestres, aucun fragment de preuve ne va à l’encontre de l’évolution (ironie mal traduite… :), NdT).

Il convient de noter que l’idée de la falsifiabilité comme caractère définissant l’activité scientifique est née avec le philosophe Karl Popper, dans les années 1930 (falsifiabilité ou réfutabilité ; une proposition qui ne pourrait être réfutable expérimentalement ne peut pas être considérée comme scientifique, NdT). Plus de précisions sur ses dernières réflexions ont élargi l’interprétation étroite de son principe, c’est précisément parce qu’il aurait éliminé un trop grand nombre d’activités scientifiques clairement rigoureuses dans leur fonctionnement.

4. De plus en plus de scientifiques doutent de la véracité de l’évolution.

Aucun élément ne donne à penser que l’évolution soit en perte « d’adhérents ». Prenez n’importe quelle revue biologique à comité de relecture et vous trouverez des articles soutenant et prolongeant les théories évolutives et embrassant pleinement l’évolution comme concept fondamental.

Inversement, les publications scientifiques sérieuses les contestant sont inexistantes. Au milieu des années 1990, George W. Gilchrist, de l’Université de Washington a cherché dans des milliers de revues des articles traitant d’intelligent design ou de créationnisme. Parmi ces centaines de milliers de rapports scientifiques, il n’en a trouvé aucun. Au cours des deux dernières années (2001-2002, NdT), les enquêtes effectuées indépendamment par Barbara Forrest de l’Université de la Louisiane et Lawrence M. Krauss de la Case Western Reserve University ont également été vaines.

Les créationnistes rétorquent que la communauté scientifique bornée rejette leurs argumentations. Pourtant selon les éditeurs de Nature, Science et d’autres grandes revues internationales, très peu de manuscrits créationnistes leurs sont soumis. Certains auteurs partisans du créationnisme ont déjà publié des articles dans des revues sérieuses. Ces papiers cependant, attaquent rarement les théories évolutives ; au mieux, ils identifient certains problèmes ardus non résolus (ce que personne ne conteste par ailleurs). En bref, les créationnistes ne donnent pas au monde scientifique de bonnes raisons de les prendre au sérieux.

5. Les désaccords au sein des biologistes montrent le peu de solidité des supports de l’évolution.

Les débats autour de l’évolution sont passionnés : comment se déroule la spéciation, quels sont les taux de changements évolutifs, quelles sont les relations ancestrales entres oiseaux et dinosaures, Neandertal était-il une espèce différente de l’homme moderne, etc. Ces différends sont ceux que l’on retrouve dans toutes les autres branches de la science. L’évolution est n’en est pas pour autant moins considérée en biologie comme un fait et un principe universel. Malheureusement, des créationnistes malhonnêtes témoignent d’une certaine volonté à considérer les scientifiques en dehors du contexte de leurs observations et à déformer leurs désaccords.

Quiconque un tant soit peu familier avec les travaux du paléontologue Stephen Jay Gould de l’Université de Harvard sait que, outre sa collaboration au modèle des équilibres ponctués, Gould a été l’un des défenseurs les plus éloquents et unificateurs de l’évolution. Les équilibres ponctués expliquent les observations dans les gisements fossiles en suggérant que la plupart des changements évolutifs se produisent au cours de brefs intervalles géologiques, pouvant néanmoins s’élever à plusieurs des centaines de générations. Malgré cela, les créationnistes prennent plaisir à disséquer la volumineuse prose de Gould, pour faire sonner certaines de ses phrases comme dubitatives au sujet de l’évolution, et ils présentent les équilibres ponctués comme si cela permettait à de nouvelles espèces d’apparaître en l’espace d’une nuit, ou de faire naître des oiseaux d’Å“ufs reptiliens…

Confronté(e) à une citation d’une autorité scientifique, insistez pour replacer la phrase dans son contexte et presque systématiquement l’attaque se révèlera illusoire.

6. Si les hommes descendent des singes, pourquoi il y a-t-il encore des singes ?

Cet argument étonnamment courant reflète plusieurs niveaux de mécompréhension de la théorie de l’évolution. La première erreur est que l’évolution n’enseigne pas que les hommes descendent des singes; ils ont en revanche un ancêtre commun.L’erreur la plus profonde est que cette objection revient à demander : « Si les enfants descendent des adultes, pourquoi il y a-t-il toujours des adultes ? ». Les nouvelles espèces évoluent à partir d’espèces déjà établies quand des populations deviennent isolées (et pas nécéssairement géographiquement, NdT) de la population initiale et ont acquis suffisamment de caractères distincts pour le demeurer. L’espèce parente peut survivre indéfiniment ou s’éteindre (et les deux mécanismes en sont complètement disjoints, NdT).

7. L’évolution ne peut pas expliquer comment la vie est apparue sur terre.

L’origine de la vie reste bel et bien un mystère, mais les biochimistes nous ont montré comment des acides nucléiques, des acides aminés et d’autres éléments constitutifs de la vie ont pu apparaître et s’organiser en entités capables de se maintenir et de se répliquer, jetant les bases de la biochimie cellulaire. L’astrophysique laisse par ailleurs entendre que quantité de ces composés pourraient être originaires de l’espace secondairement parvenus sur terre via les météorites, un scénario qui peut résoudre le problème de l’apparition de ces composés dans les conditions régnant alors sur notre jeune planète (ce qui ne veut pas dire que leur synthèse sur terre soit impossible !, NdT).

Les créationnistes essaient parfois d’invalider l’ensemble de l’évolution en pointant l’incapacité actuelle de la science à expliquer l’origine de la vie (ce qui n’est par ailleurs pas l’objet de l’évolution). Mais, même si la vie sur terre s’est révélé avoir une origine non-évolutive (par exemple, si des extraterrestres avaient introduit les premières cellules), depuis lors l’évolution serait vigoureusement confirmée par d’innombrables études de micro- et macro-évolution.

8. Mathématiquement, il est inconcevable qu’une entité complexe, qu’une protéine, et a fortiori une cellule vivante ou un être humain, ait pu apparaitre par hasard.

Le hasard joue un rôle dans l’évolution (par exemple, dans les mutations aléatoires qui peuvent donner lieu à de nouveaux traits de caractère), mais l’évolution ne dépend pas que de l’aléatoire dans la création d’organismes, de protéines ou d’autres entités. Bien au contraire : la sélection naturelle, le principal mécanisme d’évolution, sélectionne des changements particuliers (et non aléatoires) en préservant les caractères « souhaitables »(=adaptatifs) et en éliminant les caractères « indésirables » (=non adaptatifs). Aussi longtemps que les pressions de sélection restent constantes, la sélection naturelle peut conduire l’évolution dans la même direction et produire des structures complexes en un temps étonnamment court.

À titre d’analogie, examinons la séquence de 13 lettres TOBEORNOTTOBE et imaginons des millions de singes tapant à la machine (dans une séquence de lettres aléatoires). Ces hypothétiques millions de singes, tapant chacun une phrase par seconde, pourraient attendre des dizaines de milliers d’années pour que l’un d’eux trouve la séquence TOBEORNOTTOBE parmi les 2613 séquences possibles de cette longueur. Mais, dans les années 1980, Richard Hardison de Glendale Collège a écrit un programme informatique générant aléatoirement des phrases tout en préservant les positions des lettres individuelles qui se trouvait être placées correctement. En moyenne, le programme a de nouveau créé l’expression en seulement 336 itérations, soit moins de 90 secondes. Encore plus étonnant, on pourrait reconstruire toute la pièce de Shakespeare (dont est issue To be or not to be…, NdT) en seulement quatre jours et demi avec ce programme.

9. La deuxième loi de la thermodynamique indique que le désordre des systèmes doit devenir de plus en plus grand dans le temps. Les cellules vivantes ne pourraient donc pas avoir évolué à partir de matière inerte et la pluricellularité à partir d’organismes unicellulaires.

Cet argument découle d’une mauvaise compréhension de la deuxième loi. Si elle était valide, la formation des cristaux et des flocons de neige seraient également thermodynamiquement impossibles, parce qu’eux aussi sont des structures complexes qui se forment spontanément d’entités désordonnées.

La deuxième loi stipule effectivement que l’entropie totale d’un système fermé (un système d’où aucune énergie ou matière n’entre ou ne sort) ne peut pas diminuer. L’entropie est une notion physique souvent définie comme la quantité de désordre, mais en réalité, elle diffère sensiblement de l’utilisation langagière du mot.
Plus important, cependant, la deuxième loi autorise l’entropie de certaines parties d’un système à décroître, si d’autres augmentent. Ainsi, notre planète dans son ensemble peut évoluer vers un niveau d’ordre plus élevé parce que le flux énergétique solaire, associé à sa fusion nucléaire, rééquilibre (et même largement) la balance. Les organismes peuvent diminuer leur entropie en consommant d’autres formes de vie et des matériaux inorganiques. (La deuxième loi n’est violée que si l’on fixe arbitrairement les limites d’un système à une des sous-parties au lieu de le considérer dans son ensemble, NdT).

10. Les mutations sont indispensables à la théorie de l’évolution, mais les mutations ne peuvent qu’éliminer les traits. Elles ne peuvent pas produire de nouvelles fonctionnalités.

Au contraire, la biologie a répertorié de nombreux traits produits par des mutations ponctuelles (modifications en des positions précises de l’ADN des organismes), comme par exemple les résistances bactériennes.

Les mutations advenant dans les gènes Hox, famille de gènes régulant le développement, chez les animaux, peuvent également avoir des effets complexes. Les gènes Hox établissent où les jambes, les ailes, les antennes et les segments corporels doivent se mettre en place, lors du développement. Chez les drosophiles, par exemple, la mutation appelé Antennapedia entraîne le développement d’une paire de patte surnuméraire en lieu et place des antennes. Cette paire de patte n’est pas fonctionnelle, mais ce mécanisme prouve que des mutations génétiques ponctuelles peuvent produire des structures complexes, très différentes, créant une variabilité sur laquelle la sélection naturelle peut avoir prise.

En outre, la biologie moléculaire a découvert des mécanismes de changement génétique qui vont au-delà des mutations, élargissant la façon dont ces nouveaux traits peuvent apparaître. Des modules fonctionnels au sein des gènes peuvent être raccordés ensemble de façon nouvelle. Des ensembles entiers de gènes peuvent être accidentellement dupliqués dans le génome d’un organisme, et ces doublons sont donc libres de muter en de nouveaux gènes, de nouvelles fonctions. Les comparaisons de séquences d’ADN provenant d’une grande variété d’organismes indiquent que c’est entres autres exemples, la façon dont la famille des globines, protéines sanguines, a évolué au fil des millions d’années.

11. La sélection naturelle peut expliquer la microévolution, mais ne peut pas expliquer l’origine de nouvelles espèces et celles de groupes taxonomiques plus élevés.

Les biologistes de l’évolution ont écrit de nombreux ouvrages sur la manière dont la sélection naturelle pourrait produire de nouvelles espèces. Par exemple, dans le modèle appelé allopatrique, développé par Ernst Mayr de l’Université de Harvard, une population d’organismes isolée du reste de son espèce par des frontières géographiques, pourrait être soumise à des pressions sélectives différentes. Les changements s’accumulent dans la population isolée. Si ces changements deviennent si significatifs que le groupe dissident ne se reproduit plus avec la population d’origine, alors la population dissidente seraient isolée en termes reproductifs et sur la voie de la spéciation, c’est-à-dire la création d’une nouvelle espèce.

La sélection naturelle est le mécanisme évolutif le plus étudié, mais les biologistes sont ouverts à d’autres possibilités. Ainsi, ils évaluent en permanence le potentiel de mécanismes génétiques inhabituels de spéciation ou à l’origine de fonctions complexes au sein des organismes. Lynn Margulis de l’Université du Massachusetts, Amherst et d’autres ont fait valoir de façon convaincante que certains organites cellulaires, comme les mitochondries, sont apparues par endosymbiose, c’est-à-dire l’intégration de bactéries dans le cytoplasme des cellules. Ainsi, la science est ouverte à des mécanismes évolutifs en dehors de la sélection naturelle. Or, ces mécanismes doivent être naturels et ne peuvent pas être attribués à l’action de mystérieuses intelligences créatrices dont l’existence, en termes scientifiques, n’est pas (ne peut être ?) prouvée.

12. Personne n’a jamais vu une nouvelle espèce apparaitre.

La spéciation est probablement assez rare et dans de nombreux cas peut prendre des siècles (ou des centaines, des milliers de générations, NdT). En outre, reconnaitre une nouvelle espèce « en cours d’évolution » peut être difficile, puisque les biologistes sont parfois en désaccord sur la meilleure façon de définir une espèce. La définition la plus largement utilisée est celle du Concept d’Espèce Biologique de Mayr, qui reconnaît une espèce comme un groupe d’individus reproductivement isolés, interféconds et dont la descendance est fertile. Dans la pratique, cette norme peut être difficile à appliquer à des organismes isolés par la distance. Par ailleurs aucune information n’est bien entendu disponible sur les capacités d’interfécondité des fossiles…des caractéristiques morphologiques ou comportementales sont donc souvent utilisées comme autant d’indices de leur appartenance à la même espèce.

Néanmoins, la littérature scientifique contient des rapports d’apparents événements de spéciation (« directs », par opposition au point 1., NdT) chez des plantes, des insectes et des vers. Dans la plupart de ces expériences, les chercheurs des organismes en question les ont soumis à divers types de sélection, différences anatomiques, les comportements d’accouplement, préférence d’habitat etc., et découvert qu’ils avaient créé des populations d’organismes qui ne se reproduisent plus qu’avec leurs pairs. Par exemple, William R. Rice, de l’Université du Nouveau Mexique et George W. Salt de l’Université de Californie à Davis a démontré que si on sélectionnait un groupe de drosophile sur la base de leur préférence pour certains environnements, et si on les élevait séparément durant 35 générations, les mouches refusaient de se reproduire avec celles d’un environnement trop différent du leur.

13. Les évolutionnistes ne peuvent pas dégager de fossiles transitionnels, qui seraient par exemple à mi-chemin entre un reptile et un oiseau.

En fait, de nombreux paléontologues connaissent des exemples détaillés de fossiles à la forme intermédiaire entre les différents groupes taxonomiques. L’un des fossiles les plus célèbres de tous les temps est l’Archeopteryx, qui combine des plumes et des structures squelettiques d’oiseaux avec des caractéristiques de dinosaure. Une flopée d’autres espèces fossiles à plumes, aux affinités aviaires variables, ont par ailleurs été découvertes.

Une séquence fossile est disponible des chevaux modernes aux minuscules Eohippus. Les baleines ont des ancêtres quadrupèdes qui ont marché sur terre, et des créatures appelées Ambulocetus et Rodhocetus ont contribué à faire cette transition. Des séquences fossiles de coquillage permettent de suivre l’évolution de divers mollusques à travers plusieurs millions d’années. Une vingtaine d’hominidés ou peut être plus (sans qu’ils soient nécessairement tous nos ancêtres) comblent le fossé entre Lucy et les hommes modernes.

Les créationnistes rejettent cependant ces études fossiles. Ils font valoir que l’Archeopteryx n’est pas un chaînon manquant entre les reptiles et les oiseaux, simplement un oiseau disparu avec des caractéristiques reptiles. Ils veulent que les évolutionnistes produisent une chimère qui ne puisse être classée comme appartenant à n’importe quel groupe connu. Même si un créationniste accepte comme fossile de transition entre deux espèces, elle ou lui peut alors insister pour voir d’autres fossiles intermédiaires entre lui et les deux premiers. Ces demandes frustrantes peuvent se poursuivre à l’infini et placent une charge irrationnelle pour des archives fossiles toujours trop incomplètes.
Néanmoins, les évolutionnistes peuvent mettre en avant des preuves issues de la biologie moléculaire. Tous les organismes partagent pour une grande majorité les mêmes gènes et comme l’évolution le prédit, les structures de ces gènes et de leur produit divergent selon les espèces, conformément à l’évolution de leurs relations. Les généticiens parlent d’horloge moléculaire, qui enregistre le « passage du temps ». Ces données moléculaires montrent également comment les divers organismes sont dérivés les uns des autres au travers de leurs histoires évolutives.

14. Les organismes vivants ont des caractéristiques intriquées très complexes, à tous les niveaux : anatomique, cellulaire et moléculaire, qui ne pourraient pas fonctionner si elles étaient moins complexes. La seule conclusion prudente est qu’elles sont le produit d’un dessein intelligent, pas de l’évolution

Cet argument de la conception est l’épine dorsale de la plupart des attaques récentes sur l’évolution, mais il est aussi l’un des plus anciens. En 1802, le théologien William Paley a écrit que si l’on trouvait une montre de poche dans un champ, la conclusion raisonnable qui s’imposait est que quelqu’un l’avait laissé là et non que les forces naturelles l’aient crée ici. Par analogie, Paley fit valoir que les structures complexes du vivant devaient être l’Å“uvre directe et le produit d’une invention divine. Darwin écrivit L’origine des espèces comme une réponse à Paley : il y expliqua comment la sélection naturelle, agissant sur des caractéristiques héritées, pouvait progressivement complexifier les structures organiques.

Des générations de créationnistes ont essayé de contrer Darwin en citant l’exemple de l’Å“il comme une structure qui ne pouvait pas être issue de l’évolution (nous parlons du modèle de l’Å“il de vertébré, NdT). La capacité de l’Å“il à une perception visuelle de l’environnement dépend du parfait agencement de chacune de ses sous-parties, disent ces critiques. La sélection naturelle n’aurait donc jamais pu favoriser les transitions entres formes intermédiaires de l’Å“il.

Anticipant cette critique, Darwin suggère que même des yeux « incomplets » peuvent conférer des avantages directs (en orientant par exemple les organismes vers la lumière), être sélectionné et ensuite complexifiés par étapes successives. Depuis les biologistes ont donné gain de cause à Darwin, en ayant identifié des yeux « primitifs » et des organes de détection de la lumière dans l’ensemble du règne animal et sont même parvenu à suivre l’évolution des yeux, par la génétique comparée. Il semble clair maintenant que les yeux ont évolué indépendamment dans différentes lignées animales.

Aujourd’hui, les défenseurs de l’intelligent design sont plus subtils que leurs prédécesseurs, mais leurs arguments et leurs buts ne sont pas fondamentalement différents. Ils critiquent l’évolution en essayant de démontrer qu’elle ne peut pas expliquer la vie telle que nous la connaissons aujourd’hui, tout en insistant sur le fait que la seule alternative défendable est sa conception par une intelligence supérieure et inconnue.

15. Des découvertes récentes montrent que même à l’échelle microscopique, la complexité de la vie est inexplicable par la seule théorie de l’évolution.

« Complexité irréductible » est le cri de ralliement de Michael J. Behe de l’Université Lehigh, auteur de Darwin’s Black Box: The Biochemical Challenge to Evolution (La boîte noire de Darwin : le challenge évolutif de la biochimie, NdT).

Comme exemple familier d’une complexité irréductible, Behe choisit la tapette à souris, une machine qui ne peut pas fonctionner si l’un de ses pièces fait défaut et dont chacune des pièces n’a de valeur que comme partie d’un ensemble. Ce qui est vrai de la tapette à souris, dit-il, est encore plus vrai du flagelle bactérien, un organite utilisé pour la propulsion et qui fonctionne comme un moteur hors-bord. Les protéines qui constituent un flagelle sont fichtrement bien organisées, comme des composants automobiles, pourvu d’un joint universel et d’autres structures dignes d’avoir été dessinées par un ingénieur humain.

Behe soutient que la probabilité que ce système complexe issu de modifications successives est pratiquement nulle et que cela soutient l’existence d’une intelligence supérieure. Behe agrémente son argumentation d’autres analogies comme les mécanismes de coagulation sanguine et autres systèmes moléculaires.

Pourtant les évolutionnistes ont des réponses à ces objections. Premièrement, il existe des flagelles avec des formes plus simples que celle que Behe donne en exemple, de sorte qu’il n’est pas nécessaire que tous ces éléments soient présents pour qu’un flagelle soit fonctionnel. Les composants sophistiqués de ce flagelle ont tous des formes plus simples chez d’autres organismes comme l’ont décrit par Kenneth R. Miller de l’Université Brown et d’autres. En fait, tout l’assemblage du flagelle bactérien est extrêmement semblable à un organite que Yersinia pestis, la bactérie responsable de la peste bubonique, utilise pour injecter ses toxines dans les cellules.

L’essentiel est que les composants du flagelle, dont Behe suggère qu’ils n’ont aucune valeur en dehors de leur rôle dans la propulsion, puissent assurer d’autres fonctions qui leur auraient permis d’être sélectionnés et d’évoluer. La dernière évolution du flagelle aurait alors seulement impliqué la recombinaison de chacune des « pièces », dans un premier temps modelées par sélection à d’autres fins. De même, le système de coagulation sanguine semble impliquer la modification et l’élaboration de protéines ayant à l’origine un rôle digestif, selon des études par Russell F. Doolittle, de l’Université de Californie à San Diego. Ainsi, certains éléments de la complexité que Behe utilise comme preuve d’une intelligence supérieure ne sont du tout irréductibles (mais témoignent d’une mauvaise foi ou d’une méconnaissance des mécanismes de l’évolution, NdT).

Une complexité d’un genre différent, une complexité spécifiée (specified complexity, NdT) est la pierre angulaire de l’intelligent design selon William A. Dembski de Baylor University, dans ses livres The Design Inference and No Free Lunch. Son argument essentiel est que les êtres vivants sont complexes d’une manière que des processus aléatoires non-orientés n’auraient jamais pu produire. La seule conclusion logique, Dembski faisant écho deux siècles plus tard à Paley, c’est qu’une intelligence surhumaine ait créé et façonné la vie.
L’argument de Dembski comporte plusieurs failles. Il est faux d’insinuer que les processus disponibles pour expliquer le vivant se composent uniquement de processus aléatoires ou d’intelligences supérieures. Les chercheurs en systèmes non linéaires et en automates cellulaires du Santa Fe Institute et ont montré que des processus simples et non-orientés pouvaient donner naissance à des constructions extrêmement complexes. Une partie de la complexité des organismes peut donc émerger (c’est le mot-clé du paragraphe ; émergence, pris dans son acceptation issue de la complexité des systèmes, désignant l’apparition de nouvelles caractéristiques à un certain degré de complexité, NdT) dans les organismes à partir des phénomènes naturels connus. Cette notion est encore très mal comprise de la communauté biologiste, mais cela est très différent d’une complexité n’ayant pu apparaître sans intervention extérieure.

Conclusion

Créationnisme, signifiant étymologiquement science de la création est une contradiction dans les termes. Un principe central de la science moderne est qu’elle est méthodologiquement naturaliste (position philosophique selon laquelle rien n’existe en dehors de la nature, et que rien n’est donc surnaturel, Wikipedia [fr], NdT), elle cherche donc à expliquer l’univers purement en termes de mécanismes naturels observables ou testables. Par exemple, la physique décrit le noyau atomique avec des concepts spécifiques régissant la matière et l’énergie, et elle teste ces descriptions expérimentalement. Les physiciens introduisent de nouvelles particules, telles que les quarks pour affiner leurs théories, uniquement lorsque les données montrent que les descriptions précédentes ne sont pas suffisantes pour expliquer les phénomènes observés. Les nouvelles particules n’ont pas de propriétés arbitraires fixées selon leurs besoins et d’ailleurs leurs définitions sont étroitement limitées, car elles doivent s’inscrire dans le cadre actuel de la physique.
En revanche, les théoriciens de l’intelligent design invoquent des entités obscures qui ont commodément les capacités requises pour résoudre le mystère à portée de main. Plutôt que de développer la recherche scientifique, de telles réponses arrêtent net cette dernière (dans le sens : le contentement de telles réponses ne légitime plus la recherche fondamentale). Comment peut-on réfuter ou prouver l’existence d’intelligences toute puissante ?
L’intelligent design n’offre que peu de réponses. Par exemple, quand et comment une intelligence supérieure intervient dans l’histoire de la vie ? En créant le premier ADN ? La première cellule ? Le premier homme ? Chaque espèce a été conçue, ou juste quelques unes ? Les partisans de l’intelligent design refusent fréquemment d’être en faiblesse sur ces points. En réalité, ils n’ont même pas de véritable tentative de conciliation de leurs idées disparates sur le sujet. Au lieu cela, ils poursuivent leur argument de l’exclusion, c’est-à-dire la dépréciation des explications évolutionnistes, par des argumentations tirées par les cheveux ou incomplètes, et ensuite seulement s’en remettent au seules alternatives restantes, celles impliquant une intelligence directrice.

Logiquement, cela est trompeur: même si une explication naturaliste est dépassée, cela ne signifie pas que toutes le sont, et surtout cela ne fait pas de l’intelligent design une conception plus raisonnable qu’une autre. Les spectateurs de ces débats sont invités à remplir les trous laissés dans leur argumentation, et certains vont sans doute le faire en substituant leurs croyances religieuses aux idées scientifiques.
À maintes reprises, la science a montré que sa méthodologie naturaliste pouvait faire reculer l’ignorance, en cherchant et trouvant des réponses de plus en plus détaillées et informatives aux mystères qui semblaient autrefois impénétrables : la nature de la lumière, les causes des maladies, la façon dont le cerveau fonctionne. C’est également le but de l’évolution, de résoudre l’énigme de la façon dont le monde vivant a pris forme. Le créationnisme, quel que soit le nom qu’on lui donne, n’apporte rien à cet effort intellectuel.

Photos Creative Commons (liens sur les photos vers les pages des auteurs).

Pour aller plus loin

  • [1] Voir à cet effet la Wedge Strategy sur Wikipedia[en]
  • [2] H.L. Gibbs et P.R. Grant. 1987, Oscillating selection on Darwin’s finches. Nature 327, 511-513.
  • [3] P.R. Grant et B.R. Grant. 1995. Predicting microevolutionary responses ti dorectional selection on heritable variation. Evolution, 49(2), 241-251.

par Vinche mots-clés: , , , , , ,

4 Reponses to “15 Réponses au non-sens créationniste”

  1. polyte dit:

    J’adhére sans réserve à ces arguments,(ce qui ne sera pas toujours le cas),et je crois avoir presque tout compris,(ce qui ne sera pas toujours le cas).
    Toutefois,est ce que le rejet du créationnisme,exclut radicalement,systématique-
    ment et irréversiblement toute idée de création,sans avoir recours,ni au big bang,
    ni au hasard,ni à une intervention supérieure ou divine mais tel qu’on pourrait l’ima-
    giner aujourd’hui,avec des mots et des concepts nouveaux à “créer”?

    C’est tout pour aujourd’ui! Kenavo!

  2. Vinche dit:

    Ici, je crois qu’il faut citer Saint Thomas ! Je veux bien croire ce que tu veux, si on me montre des faits et que derrière les métaphores et autres perceptions intuitives de la réalité (dixit Bogdanov Brs) se cache une explicabilité scientifique.
    V.

  3. polyte dit:

    Saint Thomas ?

    Je crois que j’ai mal posé ma question…

    Kenavo.

  4. Plume! Médiation Scientifique dit:

    […] une sentence, élevée au rang d’aphorisme, que l’on entend un peu partout. Balivernes parmi d’autres. L’homme ne descend pas du singe, c’est un singe (I). L’homme ne descend pas du […]

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